La startup shanghaïenne AgiBot a expédié environ 8 400 robots humanoïdes entre janvier et juin 2026, raflant 44% du marché mondial et reléguant Unitree, jusqu’alors leader incontesté, à la deuxième place avec 31% des parts. Ces deux entreprises chinoises concentrent à elles seules les trois quarts de chaque robot humanoïde vendu sur la planète, selon les données du cabinet californien Smart Analytics Global (SAG) publiées le 10 août.
Les expéditions mondiales ont bondi de 272% sur un an pour atteindre 19 100 unités au premier semestre, contre 5 100 un an plus tôt. La trajectoire d’AgiBot est vertigineuse, avec une croissance de 562% portée par un portefeuille que ses concurrents peinent à égaler, notamment les bipèdes pleine grandeur de la série A, les unités compactes de la série X et les robots à roues de la série G destinés aux usines et entrepôts. Unitree, dont la production cumulée du modèle phare G1 atteint environ 11 000 unités à mi-2026, a vu ses expéditions progresser de 170%, un rythme honorable mais insuffisant face à l’offensive multi-lignes de son rival.
Le basculement le plus révélateur ne concerne peut-être pas le classement des vendeurs. Les applications industrielles et commerciales représentent désormais plus de 70% des expéditions, contre environ 50% un an auparavant. Les robots humanoïdes, longtemps cantonnés aux laboratoires universitaires et aux vidéos virales de danse mécanique, commencent enfin à travailler. « Un changement tout aussi important s’opère dans la façon dont ces robots sont déployés », observe Linda Sui, fondatrice de SAG, qui note l’émergence de segments comme les robots « ultra-bioniques » ciblant l’interaction humaine et la compagnie émotionnelle, « bien que leur potentiel commercial reste à prouver ».
La domination chinoise sur ce marché naissant est écrasante, avec plus de 97% des expéditions mondiales et 85% de la demande absorbée par des acheteurs du pays. Derrière le duo de tête, le classement SAG aligne Galbot (environ 900 unités, robots à roues), UBTECH (700 unités, série Walker) et Leju (600 unités, série KUAVO). Les acteurs occidentaux, qu’il s’agisse de Tesla, Figure, 1X, Agility Robotics ou Boston Dynamics, construisent sans doute une technologie solide… mais aucun n’expédie à des volumes comparables.
AgiBot, fondée par un ancien prodige de Huawei, a déjà amorcé son expansion européenne au Royaume-Uni et en Allemagne, tandis que son entrée sur le marché américain semble gelée. La FCC a en effet interdit fin juillet 2026 les nouvelles importations de robots humanoïdes et quadrupèdes fabriqués à l’étranger, invoquant des risques de cybersécurité et de sécurité nationale, en nommant directement AgiBot et Unitree. Quand 97% de l’offre mondiale provient d’un seul pays, interdire ses robots revient de facto à interdire les robots humanoïdes sur le sol américain.
Unitree prépare de son côté une introduction en bourse très attendue sur le Star Market de Shanghai, au prix de 150,8 yuans par action, visant à lever environ 6,1 milliards de yuans (904 millions de dollars). Cette IPO est largement perçue comme un thermomètre de l’appétit des investisseurs pour le secteur humanoïde chinois. AgiBot, qui n’a pas encore annoncé de calendrier de cotation, bénéficie d’un écosystème favorable, entre soutien gouvernemental massif, financements abondants et capacités manufacturières en pleine expansion.
SAG projette environ 60 000 unités expédiées sur l’ensemble de 2026 pour un chiffre d’affaires sectoriel d’environ 1,6 milliard de dollars, doublant à 3 milliards en 2027 et visant 500 000 unités d’ici 2030. La maturité technologique reste toutefois un frein, les modèles VLA et les « world models » en étant encore à leurs premiers stades, et les robots de service à domicile ne sont pas attendus à l’échelle de masse dans les cinq prochaines années.
La stratégie chinoise du « expédier maintenant, en volume » contraste frontalement avec la prudence américaine et européenne, qui consiste à retenir les produits jusqu’à ce qu’ils soient fiables et économiquement viables. Reste à savoir si l’échelle précède le marché ou si elle le crée, dans un secteur où les incertitudes géopolitiques et réglementaires pourraient redistribuer les cartes bien avant que le demi-million de robots promis pour 2030 ne foule le moindre entrepôt.

