Jensen Huang vient de transformer Nvidia en banquier de l’intelligence artificielle, et le chèque donne le vertige. Le fabricant de puces graphiques a scellé des accords avec six mastodontes de la finance mondiale, parmi lesquels Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR, pour lever plus de 500 milliards de dollars (environ 370 milliards de livres sterling) destinés à financer la construction d’infrastructures d’IA à travers la planète. En parallèle, le géant indien de l’ingénierie Larsen & Toubro s’est associé à Nvidia pour ériger en Inde la plus grande « usine d’IA » du pays, un complexe à l’échelle du gigawatt qui ancre cette frénésie de béton et de silicium bien au-delà des frontières américaines.
Le mécanisme financier imaginé par Nvidia est d’une ambition presque vertigineuse. Les six institutions signataires mettront à disposition des pools de capitaux dédiés, permettant aux clients de Nvidia, hyperscalers, laboratoires d’IA, opérateurs cloud, d’emprunter directement contre leur matériel informatique, comme on adosserait un crédit à de l’immobilier commercial. Nvidia pourrait elle-même garantir jusqu’à 125 milliards de dollars du risque total, soit environ un quart de l’enveloppe. « En IA, le calcul est du revenu », a lancé Jensen Huang, PDG de Nvidia, en présentant l’initiative comme la naissance d’une nouvelle classe d’actifs investissables. Les GPU et les centres de données qui les abritent ne sont plus de simples outils technologiques… ils deviennent des actifs financiers à part entière, cotés, collatéralisés, négociables.
Jim Zelter, président d’Apollo (un gestionnaire pesant plus de 1 000 milliards de dollars d’actifs), a qualifié la puissance de calcul moderne de « ressource rare et stratégique, positionnée pour générer une croissance économique et des gains de productivité durables ». Jon Gray, président de Blackstone, a de son côté souligné une multiplication par sept de l’usage de l’IA parmi les entreprises du portefeuille de sa firme cette année, la demande dépassant largement l’offre disponible. Le crédit privé adossé aux puces, un concept encore embryonnaire il y a deux ans, prend désormais une dimension industrielle, dans le sillage du véhicule de 35 milliards de dollars qu’Apollo et Blackstone avaient déjà structuré pour Anthropic.
L’ampleur du programme s’inscrit dans une course aux dépenses qui défie toute prudence comptable classique. Les grandes entreprises technologiques, Google, Meta, Amazon, Microsoft, OpenAI, Anthropic, Tesla, SpaceX, ont collectivement englouti plus de 1 000 milliards de dollars en trois ans dans des projets liés à l’IA. Morgan Stanley estime que le secteur pourrait avoir besoin de lever jusqu’à 800 milliards de dollars supplémentaires en crédit privé structuré d’ici 2028. JLL projette quant à lui un investissement total dans les centres de données approchant les 3 000 milliards sur cinq ans. Le demi-trillion de Nvidia représente donc un canal coordonné et massif, qui rompt avec la logique antérieure du financement au cas par cas.
Jane Sydenham, directrice de la gestion chez Rathbones, a toutefois posé la question qui fâche. « De plus en plus d’argent afflue vers ces projets. Vont-ils tous générer le rendement attendu à l’avenir ? » L’interrogation est d’autant plus légitime que le modèle comporte un risque de circularité, Nvidia garantissant en partie les emprunts de ses propres clients pour acheter ses propres puces. La qualité du collatéral GPU reste par ailleurs sujette à caution, tant les cycles d’architecture s’accélèrent et tant la valeur de revente du matériel sur plusieurs années demeure incertaine. Qui garantit qu’un processeur Blackwell vaudra encore quelque chose quand la génération suivante le rendra obsolète ?
C’est dans ce contexte de fièvre planétaire que l’alliance avec Larsen & Toubro prend tout son relief. Le conglomérat indien, mastodonte de l’ingénierie et de la construction pesant des dizaines de milliards de dollars de chiffre d’affaires, s’est engagé à bâtir aux côtés de Nvidia la plus grande usine d’IA d’Inde, un complexe à l’échelle du gigawatt. L&T apporte son expertise colossale en infrastructures lourdes, centrales électriques, réseaux, génie civil, tandis que Nvidia fournit l’architecture logicielle et matérielle. Le projet ancre l’Inde comme un pôle stratégique dans la géographie mondiale du calcul, à un moment où une part substantielle de la croissance des capacités de centres de données est attendue hors des États-Unis.
Le pacte financier de 500 milliards reste pourtant largement flou sur plusieurs points essentiels. Les engagements individuels de chaque institution financière n’ont pas été détaillés, pas plus que les taux d’intérêt proposés ou le calendrier de déploiement. La manière dont cette facilité interagira avec les véhicules souverains et régionaux en Europe, dans le Golfe ou en Asie n’a pas été précisée non plus, un angle mort géographique qui pourrait freiner l’ambition universaliste affichée par Huang.
Nvidia, dont la capitalisation boursière a été multipliée par cinq en trois ans sous l’effet de la demande insatiable pour ses GPU, achève ainsi une mue spectaculaire, passant de concepteur de puces graphiques pour gamers à architecte financier d’une infrastructure mondiale d’intelligence artificielle. Reste à savoir si cette pyramide de capitaux, de béton et de silicium produira les rendements promis, ou si elle restera, pour ne pas dire, le plus coûteux pari industriel jamais tenté.

