Koray Kavukcuoglu, ancien CTO de DeepMind et architecte en chef de l’IA chez Google, hérite officiellement de la direction de l’unité d’intelligence artificielle la plus stratégique d’Alphabet, remplaçant au poste de SVP le cofondateur Demis Hassabis, qui glisse vers un rôle de président. Le remaniement, annoncé jeudi dernier, a immédiatement fait trébucher l’action Alphabet en Bourse, même si le titre affiche encore une hausse d’environ 76 % sur les douze derniers mois. Derrière ce jeu de chaises, une urgence à peine dissimulée… Google n’a pas dévoilé de modèle frontière depuis le début de l’année 2026, tandis qu’OpenAI (GPT-5.6) et Anthropic (Mythos) ont enchaîné les sorties saluées par l’industrie.
Kavukcuoglu, qui avait rejoint DeepMind dès 2012, avant même le rachat par Google en 2014, reportera directement à Sundar Pichai et supervisera le développement des modèles Gemini, la recherche en IA frontière, l’application Gemini ainsi que les équipes développeurs. Réunir modèles, application et développeurs sous un même toit organisationnel, c’est la structure d’un groupe produit, pas celle d’un laboratoire de recherche. « C’est quelque chose que Google sait faire bien mieux qu’OpenAI ou Anthropic », observe Brian Hopkins, VP chez Forrester.
Le diagnostic posé par les analystes est sans ambiguïté. Google a perdu du terrain sur le premier « killer use case » de l’IA générative, le code. « Anthropic et OpenAI sont à des kilomètres devant Google dans ce domaine », affirme Malik Ahmed Khan, analyste senior chez Morningstar. L’entreprise a certes constitué en interne une équipe baptisée « Code Strike » pour muscler ses capacités de génération de code, mais le retard accumulé reste tangible. La sortie de Gemini 3.5 Pro, repoussée cet été selon Bloomberg (provoquant une chute du cours en juillet), cristallise toute la pression qui pèse désormais sur les épaules de Kavukcuoglu.
La nomination traduit un virage philosophique autant qu’opérationnel. Hassabis, fasciné par la quête d’une intelligence artificielle générale dépassant le cadre des grands modèles de langage, avait orienté DeepMind vers la multimodalité, les modèles du monde, la robotique et la santé (notamment via Isomorphic Labs). Kavukcuoglu, lui, semble mandaté pour recentrer la machine sur l’amélioration brute des LLM. « Sa promotion montre que Google privilégie désormais l’exécution à la recherche fondamentale », résume Ray Wang, analyste principal chez Constellation Research. « Il faut s’attendre à des sorties plus fréquentes, davantage d’expérimentation et un alignement strict sur une feuille de route produit. »
Qui dit recentrage dit aussi déménagement du centre de gravité. Kavukcuoglu a quitté Londres, berceau historique de DeepMind et poumon de l’écosystème IA britannique, pour s’installer au siège de Mountain View. Nick Patience, responsable IA au Futurum Group, y voit une consolidation discrète du leadership hors du Royaume-Uni, même si un porte-parole de Google assure que l’engagement londonien reste intact. La première mission concrète de Kavukcuoglu sera, en tout cas, de livrer Gemini 3.5 Pro, puis de prouver que ce n’était pas un coup isolé en installant une cadence de publication prévisible.
La pression concurrentielle ne doit pourtant pas occulter la force de frappe commerciale d’Alphabet. Près de 90 % des entreprises du Fortune 100 utilisent déjà Gemini Enterprise, rappelait Pichai lors de la dernière conférence de résultats. L’IA de Google irrigue les téléphones Android et alimente même Siri via Apple Intelligence. Sebastian Mallaby, biographe de Hassabis, met en garde contre le catastrophisme. « La monétisation du modèle se porte extrêmement bien », souligne-t-il, rappelant que l’équipe Gemini compte plusieurs milliers de personnes et qu’il serait excessif de « surpondérer quelques départs de noms célèbres ».
Kavukcuoglu doit maintenant transformer cette puissance de distribution en suprématie technique, reconstruire l’expertise en préentraînement qui a fui ces derniers mois et livrer un modèle capable de rivaliser avec Mythos et GPT-5.6. La question qui hante Mountain View n’est plus de savoir si Google peut gagner la course à l’AGI, mais si Gemini peut tout simplement rester dans le peloton de tête.

