France Travail a confié à des assistants conversationnels une partie du travail que ses 54 000 agents redoutaient le plus, la paperasse. L’établissement public, héritier de Pôle Emploi, mise désormais sur une famille d’outils estampillés « FT » pour libérer du temps et accélérer les embauches. Sylvain Poirier, directeur en charge de l’intelligence artificielle, résume l’ambition affichée depuis 2018 : « concevoir des outils d’IA au service de l’expertise humaine ».
ChatFT ouvre le bal. Cet assistant connecté aux documents internes équipe près de 40 000 agents depuis novembre 2024, soit plus de la moitié des effectifs, et leur fait gagner jusqu’à trois heures par semaine. Rédaction d’offres, synthèse d’entretiens, brouillons d’e-mails, le robot s’occupe de la production écrite pendant que le conseiller reprend la main sur l’humain. Pour Samir Amellal, directeur général adjoint Tech, ces minutes récupérées doivent être « réaffectées à un accompagnement plus personnalisé des demandeurs d’emploi ».
MatchFT s’attaque, lui, au nerf de la guerre, la présélection des candidats. L’outil expédie une salve de SMS aux postulants présélectionnés sur une offre pour vérifier l’essentiel (disponibilité dès 7 heures, mobilité, intérêt réel pour le poste). Testé dans 87 agences des Pays de la Loire et du Centre-Val de Loire, il affiche un temps de réponse médian de 19 minutes au premier message et boucle la moitié des mises en relation en moins de 24 heures. Le délai moyen pour pourvoir un poste recule de trois jours. Le déploiement national démarrera fin 2025.
CoachFT vise une autre population, les jeunes de 16 à 25 ans décrocheurs et sans formation. Dans le cadre du Contrat d’engagement jeune, ces derniers déclarent leurs démarches en langage naturel, que l’IA retranscrit dans le système d’information avec un taux de succès de 91 %. L’outil sait aussi préparer un entretien, formaliser un CV et même corriger les offres mal ficelées des PME (70 % des entreprises clientes), une annonce optimisée gagnant jusqu’à cinq fois plus de chances d’être pourvue.
Match Formation, déclinaison du précédent, identifie par SMS les candidats susceptibles d’être intéressés par une formation et épargne au conseiller des dizaines d’appels téléphoniques. Dans les six régions pilotes, le taux d’inscription aux formations a grimpé de 17 % avant une généralisation l’an prochain. ChatFT Écoute, lui, retranscrit directement la conversation entre l’agent et l’usager pour alimenter la fiche d’information, supprimant l’écran qui s’interpose trop souvent entre deux interlocuteurs. Généralisation prévue en 2027.
La souveraineté, voilà le mot que France Travail répète à mesure que les données circulent. L’établissement s’appuie sur deux datacenters, à Montpellier et Orléans, complétés par le cloud SecNumCloud d’OVHcloud, et officialisera un partenariat avec Mistral AI le 11 juin. Les modèles de la licorne française, déjà présents dans MatchFT et dans Neo (le module de ChatFT branché sur le système d’information), seront intégrés à 100 % en 2025. Une IA « éthique, de confiance et souveraine », promet la direction… formule prudente pour un organisme qui manipule des millions de dossiers personnels.
Les demandeurs d’emploi, eux, ne sont pas oubliés. Avec Kokoroé et Microsoft, France Travail a monté un « calendrier de l’IA » comptant 31 modules de cinq à trente minutes, conçus pour apprendre à générer un CV ou une lettre de motivation. Objectif affiché, former 300 000 personnes d’ici fin 2025, sachant qu’un quart des inscrits se positionne spontanément sur ce type d’événement. QualifFT complète l’arsenal avec une interface vocale pour construire son projet professionnel et renseigner ses démarches, en test depuis juin sur le site « Mes événements emploi ».
France Travail présentera l’ensemble à VivaTech, du 11 au 14 juin à Paris. Reste une question que la machine ne tranchera pas, automatiser la file d’attente suffit-il à raccourcir le chemin vers l’emploi ?

