Figure a fait passer sa cadence de fabrication d’un robot par jour à un robot par heure, soit une multiplication par 24 en moins de 120 jours. L’entreprise californienne revendique plus de 350 exemplaires de son humanoïde de troisième génération sortis de BotQ, son usine dédiée au volume. Le saut tient moins de la prouesse industrielle que d’une bascule, celle du prototype vers la flotte.
BotQ tourne désormais sur plus de 150 postes de travail mis en réseau, orchestrés par un logiciel d’exécution maison qui suit chaque sous-ensemble à la trace. Pour atteindre ce rythme, Figure a d’abord attaqué le maillon fournisseur en qualifiant des centaines de partenaires contre des critères d’inspection à la réception. Plus de 50 points de contrôle jalonnent l’assemblage, et le rendement au premier passage en bout de ligne dépasse désormais 80 %, progressant chaque semaine. La ligne batterie affiche un rendement de 99,3 % avec plus de 500 packs expédiés, tandis que l’atelier actionneurs a produit plus de 9 000 unités réparties sur une dizaine de références.
Chaque robot subit avant validation plus de 80 tests fonctionnels, dont des séances de rodage où la machine enchaîne squats, développés épaule et jogging sur des milliers de cycles. L’objectif tient en une phrase, éliminer les défaillances précoces en répliquant l’usure réelle. Cette discipline de banc d’essai trahit une obsession, celle de la fiabilité avant le passage à l’échelle.
Les unités quittant BotQ ne partent pas toutes vers des clients. Figure les répartit entre recherche interne, collecte de données, développement de tâches domestiques de bout en bout et cas d’usage commerciaux. Plus la flotte grossit, plus elle alimente Helix, le modèle d’intelligence artificielle de la maison. En faisant tourner davantage de robots sur de plus longues durées, les équipes ont rencontré puis résolu des pannes restées indétectables à petite échelle… ces fameux cas limites, la fameuse « longue traîne » des défaillances rares qu’on n’atteint qu’après des milliers d’heures de fonctionnement cumulées.
Pour encaisser cette croissance, Figure a bâti son propre système de gestion des interventions terrain et l’outillage nécessaire à la maintenance du Figure 03, du siège aux domiciles particuliers. Un système de gestion de flotte coordonne les machines de façon autonome et surveille en temps réel leur santé, leur position et leur état. Couplé aux mises à jour à distance (OTA), il permet de déployer simultanément un nouveau comportement sur l’ensemble du parc.
La montée en volume a débloqué une avancée logicielle, la commande corps entier conditionnée par la perception. Jusqu’ici, le module System 0 d’Helix ne raisonnait que sur le corps du robot, ses articulations, sa base, sa proprioception. Il marchait sur sol plat avec assurance mais restait aveugle au monde devant lui, les escaliers et les rampes exigeant des bascules de mode réglées à la main. Désormais, les images RGB des caméras de tête passent par un modèle stéréo qui les relève en représentation 3D, et le robot ne se contente plus de sentir le sol, il le voit.
L’apprentissage se fait entièrement par renforcement en simulation, sur des milliers de terrains générés au hasard. Les mêmes poids de réseau qui apprennent à grimper des escaliers procéduraux dans le simulateur franchissent ensuite de vraies marches sur la machine, sans réglage spécifique ni opérateur dans la boucle, et sous des éclairages variés. Le fossé simulation-réel, qui verrouillait jusqu’alors cette classe de comportements, cesse d’être le goulot d’étranglement. L’escalier n’est qu’une démonstration, l’architecture vise une famille bien plus large de situations où la scène autour du robot compte.
Figure 03, dévoilé comme premier robot de la marque pensé de bout en bout pour la fabrication en série, a troqué l’usinage CNC du modèle précédent contre le moulage sous pression, l’injection plastique et l’estampage. Le résultat, un coût unitaire nettement abaissé, avec une économie qui s’améliore à mesure que les volumes montent. La société a verticalisé l’essentiel, actionneurs, batteries, capteurs, structures et électronique, tous conçus en interne. Sa ligne de première génération vise 12 000 robots par an, avec un cap affiché de 100 000 unités sur quatre ans.
Cette ambition s’appuie sur un trésor de guerre, un tour de table de série C bouclé le mois dernier qui a porté le capital engagé au-deldu milliard de dollars et la valorisation post-money à 39 milliards. Reste une question que la cadence horaire ne tranche pas à elle seule, celle de savoir si fabriquer vite suffira à fabriquer juste. Chaque robot quittant la ligne est un moteur de données autant qu’une marchandise, et c’est sur ce gisement, plus que sur le compteur de pièces, que se jouera la prochaine ère de la robotique.

