Le Rockstar Game Workers Union (RGWU) compte désormais plus de membres qu’à aucun moment de son existence, et vient d’adresser une demande formelle de reconnaissance syndicale au studio derrière Grand Theft Auto VI, dont la sortie est programmée en novembre. Cette montée en puissance intervient après le licenciement controversé de 31 développeurs syndiqués à l’automne dernier, un épisode qui a secoué l’industrie britannique du jeu vidéo jusqu’aux bancs du Parlement de Westminster.
Les précommandes de GTA VI ont, selon plusieurs estimations, déjà engrangé plus de 3 milliards de dollars la semaine de leur ouverture. Qui pourrait alors raisonnablement prétendre que Rockstar n’a pas les moyens de s’asseoir à une table de négociation ? Alex Marshall, président de l’Independent Workers’ Union of Great Britain (IWGB), dont le RGWU est une branche, a bien résumé l’arithmétique du rapport de force : « Beaucoup pensaient que le licenciement de 31 membres syndicaux affaiblirait l’organisation au sein de l’entreprise — le syndicat est en réalité plus fort que jamais. »
Le mécanisme juridique envisagé suit un protocole en deux temps. Le RGWU propose d’abord au studio une reconnaissance volontaire, une première rencontre étant attendue sous peu entre les représentants de l’IWGB et la direction de Rockstar. Si cette voie amiable échoue, le syndicat dispose maintenant du seuil d’adhésion nécessaire pour enclencher une procédure de reconnaissance statutaire (statutory recognition), un dispositif du droit du travail britannique qui peut contraindre un employeur à reconnaître un syndicat. Marshall l’a formulé sans détour : « Nous sommes tout à fait disposés à utiliser d’autres mécanismes pour garantir la reconnaissance. » L’hypothèse d’une grève n’est pas écartée.
Jordan Garland, licencié après onze années passées chez Rockstar, incarne la mémoire longue de ce conflit. « Nous espérons que Rockstar reconnaîtra volontairement le syndicat », a-t-il déclaré, avant d’élargir la focale à l’ensemble du secteur : « L’industrie du jeu vidéo est très intensive en licenciements, et cela semble empirer à mesure que de moins en moins de studios restent indépendants. » Le mot qu’il emploie pour qualifier la cause profonde de ces restructurations en série est dépourvu d’ambiguïté… « la cupidité ».
Rockstar maintient fermement sa version des faits. Le studio affirme que les 31 employés congédiés l’ont été pour faute grave, après avoir partagé des informations confidentielles (dont des fonctionnalités spécifiques de titres à venir) sur un forum public, en violation de la politique interne et de leurs obligations contractuelles. « Les allégations selon lesquelles ces licenciements seraient liés à l’appartenance syndicale ou à des activités syndicales sont entièrement fausses et trompeuses », a répété l’entreprise. Un tribunal du travail britannique tranchera la question lors d’une audience finale prévue en septembre, où il sera déterminé si ces départs constituaient effectivement un acte de union busting.
Le RGWU revendique une implantation dans les cinq bureaux britanniques du studio (Édimbourg, Dundee, Lincoln, Leeds et Londres) et représenterait « une proportion substantielle » des effectifs. Shanti Easton-Steel, coordinatrice de production chez Rockstar North à Édimbourg, a tenu à rendre hommage aux collègues évincés : « La meilleure façon d’honorer leur contribution est de réussir dans le combat qu’ils nous ont aidés à lancer. » Les revendications portent sur la transparence salariale, l’encadrement du crunch (ces périodes d’heures supplémentaires excessives qui gangrènent la production de jeux AAA) et la flexibilité des conditions de travail.
Si la reconnaissance aboutit, Rockstar deviendrait le deuxième studio de jeux vidéo syndiqué au Royaume-Uni — et de très loin le plus grand — après ZA/UM (le studio derrière Disco Elysium), qui a obtenu cette reconnaissance en octobre 2025. Josh Walter, testeur QA senior, a condensé l’ambition du mouvement en une phrase : « Rockstar est un leader de l’industrie par les jeux qu’il crée ; nous pensons qu’il peut aussi l’être par la manière dont il traite ceux qui les font. »
Le calendrier n’a rien d’anodin pour la direction de Take-Two, maison mère de Rockstar. Un conflit social ouvert à quelques mois du lancement du titre le plus attendu de la décennie constituerait un risque réputationnel que même 3 milliards de dollars de précommandes ne suffiraient pas à éponger.

