Deux épisodes de quinze minutes, un château iranien enveloppé de mystère, et pas un seul plan tourné par une caméra traditionnelle. Castle Walls (« Surlar » en turc) a débarqué ce mercredi sur Prime Video, propulsée par Ay Yapım, le mastodonte turc de la fiction télévisée (celui-là même qui a engendré Endless Love, lauréate d’un International Emmy, ou l’addictive Fatmagül), et produite sous la bannière de sa toute jeune filiale singapourienne, AI Yapım. Le pitch tient sur un timbre-poste, la portée, elle, déborde très largement du cadre narratif.
La forteresse d’Alamut, déjà rendue célèbre par les joueurs d’Assassin’s Creed Mirage, sert de décor à cette fresque historique courte, écrite par les vétérans Kerem Deren et Çisil Hazal Tenim (tous deux crédités sur El Turco). Le scénario est bien humain, les voix aussi, doublées dans chaque langue par de véritables comédiens. Les performances d’acteurs, a tenu à préciser le studio, « ne sont pas générées par l’IA ». Tout le reste, en revanche, l’est. Du storyboard propriétaire développé en interne au modèle de diffusion vidéo baptisé AYDNA, entraîné exclusivement sur le catalogue sous licence d’Ay Yapım, chaque image a été conçue, assemblée, polie par une chaîne algorithmique. ChatGPT pour l’écriture des prompts, MidJourney pour l’exploration visuelle, Runway et Google Nano Banana pour l’intégration des personnages, Veo, Kling, ComfyUI et Topaz pour la génération vidéo et l’exécution cinématographique, ElevenLabs pour la synthèse vocale… La liste des outils ressemble à un inventaire de la Silicon Valley un soir de lancement produit.
Le premier épisode a été construit plan par plan avec une technique d’inpainting antérieure à la génération actuelle de modèles d’images, ce qui confère à l’ensemble une texture étrange, presque picturale, où l’on devine la main tâtonnante d’une technologie encore adolescente. Le second épisode intègre déjà des outils plus avancés, et l’écart visuel entre les deux segments raconte, à lui seul, la vitesse vertigineuse à laquelle progresse la vidéo générative. Ay Yapım insiste sur le fait que des croquis dessinés à la main par l’équipe créative ont précédé chaque traitement algorithmique. « Ce n’est pas une production qui a contourné le savoir-faire humain, c’est une production qui a utilisé l’IA pour l’amplifier », affirme le communiqué du studio.
Peut-on vraiment parler de « série » pour trente minutes de fiction découpées en deux segments ? La question mérite d’être posée, parce qu’elle touche au cœur de ce que Castle Walls représente, en tout cas sur le plan industriel. Amazon MGM Studios a par ailleurs annoncé en mai la mise en chantier de trois séries animées par IA pour Prime Video, dont Punky Duck (du réalisateur de The Book of Life, Jorge R. Gutierrez) et Cupcake & Friends (BuzzFeed Studios), sans date de diffusion encore fixée. La plateforme de Jeff Jassy semble donc avoir décidé de transformer son catalogue en laboratoire grandeur nature, et Castle Walls fait office de ballon d’essai mondial.
AI Yapım pilote par ailleurs WAIFF Turkey, le chapitre turc du World AI Film Festival, et accompagne le programme éducatif de l’International Academy of Television Arts & Sciences (celle qui décerne les International Emmy Awards). L’ambition dépasse la vitrine technologique et vise à structurer un écosystème complet, de la formation à la distribution. « Le contenu long format produit par IA n’est pas une possibilité future, c’est un fait présent », proclame le studio dans son communiqué de lancement, avec l’aplomb caractéristique de ceux qui savent qu’ils écrivent la première ligne d’un chapitre encore illisible.
Reste la question que chaque spectateur tranchera seul devant son écran, celle de l’émotion. Un modèle de diffusion peut générer un crépuscule sur les remparts d’Alamut, reproduire la poussière d’un siège médiéval, simuler la lumière rasante d’un désert persan. Mais saura-t-il un jour fabriquer ce frisson inexplicable qui fait qu’on revient, épisode après épisode, habiter une fiction ? Castle Walls ouvre la porte, et toute l’industrie télévisuelle regarde par l’entrebâillement.
Pour juger de visu de la texture générée par AYDNA, voici la bande-annonce officielle de Castle Walls publiée par Ay Yapım.

