Le conglomérat coréen développe secrètement depuis plusieurs années un robot humanoïde dont les articulations motorisées sont dérivées de sa technologie de moteurs d’électroménager, selon les révélations conjointes de ZDNet Korea et du Maeil Business Newspaper publiées en août 2026. Le programme, distinct de la division RX officiellement lancée le 21 juillet et de la filiale Rainbow Robotics, serait déjà à un stade avancé, surpassant selon des sources industrielles les principaux concurrents nationaux.
L’astuce tient en un composant. Les actionneurs, ces joints motorisés qui confèrent à un humanoïde sa mobilité, représentent entre 30 % et 60 % du coût total des matériaux selon les estimations d’Interact Analysis et de Hyundai Mobis. Chaque unité coûte entre 500 et 2 000 dollars lorsqu’elle est achetée auprès de fournisseurs spécialisés. Samsung produit déjà des moteurs BLDC (brushless à courant continu) par millions pour ses lave-linge, climatiseurs et réfrigérateurs. Les bobinages, les assemblages d’aimants permanents, l’équilibrage des rotors et les contrôleurs électroniques intégrés partagent une architecture fondamentalement commune avec les actionneurs robotiques. L’outillage est amorti. La chaîne d’approvisionnement existe. Reste à adapter, non à inventer.
Unitree expédie aujourd’hui des humanoïdes en Chine à environ 16 000 dollars l’unité grâce à une stratégie nationale agressive de réduction des coûts d’actionneurs. Samsung pourrait, en théorie, atteindre une compétitivité tarifaire comparable tout en maintenant un standard d’ingénierie occidental, ce qui constituerait une proposition commerciale redoutable sur les marchés européen et américain.
La mécanique ne suffit évidemment pas sans l’intelligence qui la commande. Samsung a développé Shallow-π, un modèle Vision-Language-Action (VLA) qui fusionne perception visuelle, compréhension du langage naturel et contrôle moteur en un seul système bout-en-bout. Ce modèle compresse les étapes de calcul d’un VLA conventionnel au tiers des ressources habituellement nécessaires, permettant 17 décisions par seconde contre 8 auparavant dans l’industrie. Lors de tests en usine, il a atteint 95 % de réussite sur des tâches d’insertion de tuyaux exigeant une précision submillimétrique, en coordonnant 22 degrés de liberté sur deux bras et mains robotiques en 40 millisecondes. Au-delà du VLA, Samsung travaillerait sur un « World Model » capable de prédire les conséquences d’une action avant son exécution, une approche qui rejoint celle de Tesla pour Optimus.
Le nerf de la guerre reste pourtant la donnée d’entraînement, et c’est là que le gigantisme industriel de Samsung devient un avantage structurel difficilement réplicable. La « Robot Data Factory » prévue sur le campus de Gumi, dans la province du Gyeongsang du Nord, captera les flux de données (capteurs de couple, mesures de force, flux vidéo) générés par des robots déployés sur des lignes de production de semi-conducteurs, de smartphones et d’électroménager. Un robot qui apprend à manipuler des wafers de silicium développe une dextérité fondamentalement différente de celui qui assemble des cadres de téléphone… et Samsung possède les deux environnements. Tesla exploite une logique similaire avec les caméras de ses millions de véhicules, mais dans un domaine unique.
L’ampleur des investissements donne le vertige. Samsung Electronics et Samsung SDS consacrent 19 000 milliards de wons (environ 13,4 milliards de dollars) au complexe de Gumi. Samsung SDI injecte 16 000 milliards de wons dans son usine d’Ulsan pour produire des batteries à état solide destinées aux humanoïdes et aux véhicules électriques. Samsung Heavy Industries engage 10 000 milliards de wons à Geoje pour un chantier naval autonome. L’enveloppe totale du groupe dédiée à cette mobilisation robotique atteint environ 60 000 milliards de wons, soit quelque 42,4 milliards de dollars. Le président Lee Jae-yong a d’ailleurs représenté le groupe lors du briefing national tenu à la Maison Bleue le 29 juin aux côtés du président sud-coréen Lee Jae-myung, où une stratégie 2026-2036 a désigné les semi-conducteurs, les centres de données IA et l’IA physique comme ses trois piliers.
Que devient alors Rainbow Robotics dans cette architecture ? La société issue du KAIST, dont Samsung a porté sa participation à 35 % en mars 2025, fournit la plateforme RB-Y1 déployée en pilote dans les centres de distribution de Coupang et sert de base matérielle itérative à la division RX. Le programme confidentiel interne est décrit comme séparément développé et plus avancé. Rainbow Robotics apparaît désormais comme une piste parallèle, du moins pas comme le véhicule principal de l’ambition humanoïde du groupe.
La division RX, dirigée par Lee Dongkun (débauché en mai 2026 de Hyundai Motor Group où il supervisait le développement de l’Atlas électrique et du quadrupède Spot), reste la vitrine publique. Qu’un stratège ayant bâti le programme humanoïde de Hyundai choisisse de rejoindre Samsung en dit long sur le stade de développement réel du projet coréen. Le cours de Samsung a d’ailleurs bondi de près de 7 % le jour de l’annonce de la division RX.
Dans un marché mondial qui compte désormais plus de 300 entreprises, Samsung entre avec une proposition atypique. Hyundai contrôle Boston Dynamics et son Atlas électrique. Tesla poursuit l’intégration verticale totale, de la puce au châssis. Figure AI produit déjà un robot par heure dans son usine BotQ. Samsung, lui, parie sur la reconversion d’un appareil industriel colossal déjà existant, une stratégie qui rappelle sa doctrine historique du cho-gyeokcha, cet « écart écrasant » que le groupe cherche à imposer à ses concurrents plutôt que de les affronter à la marge.
Samsung n’a pas officiellement confirmé l’existence de ce programme. Le groupe ne prévoyait sans doute pas d’annoncer un robot secret, mais de dévoiler un robot terminé.

