L’usine de Fremont, berceau historique des Model S et Model X, est en train de se métamorphoser en cathédrale de la robotique humanoïde, et JPMorgan vient d’en rapporter les preuves fraîches après une visite sur site le 20 août. Les analystes de la banque américaine, reçus par l’équipe relations investisseurs de Tesla, ont découvert une feuille de route recalibrée où les premières ventes commerciales du robot Optimus ne sont plus attendues avant le second semestre 2027, un glissement assumé par la direction face à Wall Street.
Quarante-six jours ont suffi pour démanteler la ligne d’assemblage originelle des Model S et Model X, retirée en mai 2026 après ce qu’Elon Musk avait qualifié de « décharge honorable » lors de la conférence de résultats du quatrième trimestre 2025. Les pelleteuses ont éventré les fosses en béton, les bras robotiques ont été arrachés, les convoyeurs évacués. Sous les bâches qui recouvraient encore la zone lors du passage de JPMorgan, une nouvelle ligne de production Optimus est désormais en cours d’installation, globalement conforme au cycle de conversion d’environ quatre mois annoncé par Tesla.
Le plan de commercialisation du robot humanoïde se déploie en trois actes bien distincts. La première phase, prévue au second semestre 2026, enverra les unités Gen 3 dans ce que Tesla appelle l’« Optimus Academy », un programme d’apprentissage par interaction avec des environnements réels destiné à accumuler massivement des données. La deuxième phase élargira le déploiement aux propres usines du constructeur, avec une priorité donnée aux ateliers d’emboutissage et de soudure de carrosserie, là où les tâches répétitives et dangereuses justifient le mieux l’intervention d’un humanoïde. La troisième phase, celle des ventes externes, ne débutera qu’à partir de la seconde moitié de 2027… un horizon que les investisseurs les plus enthousiastes espéraient sans doute plus proche.
Le design du Gen 3 est désormais figé et la chaîne d’approvisionnement verrouillée, même si Tesla peaufine encore certains détails esthétiques et retardera volontairement la présentation officielle jusqu’au lancement de la production pour préserver ses avantages concurrentiels. Quant au Gen 4, ses objectifs de performance et de coût seront définis après accumulation d’expérience opérationnelle avec la génération précédente. En matière de capacité, Fremont vise à terme un million d’unités par an, tandis que la Gigafactory du Texas ambitionne dix millions d’unités annuelles, des chiffres qui donnent le vertige quand on sait que la chaîne d’approvisionnement de Tesla traite déjà plus de 200 commandes hebdomadaires via son système EDI, avec une cadence projetée à plus de 1 000 unités par semaine dès septembre et un objectif de 2 000 à 2 500 unités hebdomadaires en fin d’année.
La visite de JPMorgan a aussi permis d’éclairer la stratégie Robotaxi, intimement liée à la montée en puissance d’Optimus. Tesla freine délibérément l’intégration de Model Y dans sa flotte de taxis autonomes, préférant miser sur le Cybercab, ce véhicule biplace dépourvu de volant et de pédales, dont la fabrication « unboxed » (assemblage parallèle de grands sous-ensembles avant fusion finale) promet une bien meilleure économie unitaire. « Tesla a indiqué retenir volontairement l’ajout de Model Y à la flotte Robotaxi, exprimant sa confiance dans sa capacité à faire monter en cadence le Cybercab à court terme », ont écrit les analystes de JPMorgan dans leur note aux investisseurs.
Le logiciel FSD v15 constitue le déclencheur attendu pour cette accélération. Tesla le décrit comme un saut de performance comparable au bond entre les versions 13 et 14, avec sept technologies fondamentales dont environ 40 % sont déjà testées dans la flotte Robotaxi existante, et les premiers retours se révèlent encourageants. Le stack matériel actuel (AI/HW4) peut d’ores et déjà exécuter la v15 et supporter la conduite autonome sans supervision, tandis que le futur système AI4.5 offrira environ 10 % de puissance de calcul supplémentaire et le double de mémoire pour absorber la croissance des modèles et l’élargissement des fenêtres contextuelles.
Le coût total de possession par mile parcouru, tel que présenté par Tesla à JPMorgan, dessine une trajectoire redoutable pour les plateformes de VTC traditionnelles. Un véhicule personnel (Model Y ou Model 3) revient entre 0,60 et 0,70 dollar du mile, un Robotaxi en utilisation typique (quatre à cinq fois supérieure à un véhicule privé) entre 0,50 et 0,60 dollar, là où Uber ou Lyft facturent entre 2,50 et 3,00 dollars. L’objectif de long terme pour une plateforme Robotaxi dédiée tombe à environ 0,30 dollar du mile, un niveau qui pourrait, du moins en théorie, capter une part colossale du marché global de la mobilité dont le VTC ne représente aujourd’hui qu’un pourcentage à un chiffre.
JPMorgan maintient sa recommandation neutre sur Tesla avec un objectif de cours à 445 dollars (le titre évoluait autour de 339 dollars au moment de la publication de la note) et projette environ 1,8 million de livraisons de véhicules en 2026, alors que la capacité totale installée du constructeur avoisine les 3 millions d’unités. L’écart entre production réelle et capacité maximale offre une marge de manœuvre confortable pour soutenir la croissance des revenus, d’autant que la transition vers l’abonnement FSD à environ 99 dollars par mois, achevée mondialement d’ici août 2026, commence à gonfler la base d’utilisateurs actifs.
Pendant que Fremont se réinvente, le secteur de la robotique humanoïde entre dans une phase industrielle à l’échelle mondiale. Unitree, premier fabricant de robots humanoïdes coté sur le STAR Market chinois depuis le 19 août, a expédié plus de 5 500 unités en 2025, captant 32,4 % du marché mondial en volume. Les courtiers chinois fixent leurs jalons de production de masse pour Optimus à 50 000 unités d’ici fin 2026 et 500 000 en 2027, des seuils qui transformeraient profondément l’économie de la filière et profiteraient d’abord aux fournisseurs de composants critiques, notamment les réducteurs harmoniques et les vis à billes dont les carnets de commandes affichent déjà une accélération mensuelle marquée.
Que la promesse d’Elon Musk de faire d’Optimus « le produit le plus populaire de tous les temps » se concrétise ou non, le report à 2027 des premières ventes externes révèle une discipline industrielle inattendue chez un dirigeant habitué aux calendriers volontaristes, et pose une question que chaque investisseur devra trancher seul : faut-il y voir de la prudence ou un aveu de complexité ?

