Les fabricants chinois ont représenté plus de 97 % des livraisons mondiales de robots humanoïdes au premier semestre 2026, un chiffre qui donne le vertige et confirme une trajectoire amorcée dès 2025, quand la part chinoise atteignait déjà près de 90 % des unités vendues sur la planète. Six des entreprises les plus prolifiques du secteur sont chinoises, et la dynamique ne fait que s’accélérer, portée par des subventions massives, une chaîne d’approvisionnement d’une maturité redoutable et des progrès fulgurants en intelligence artificielle embarquée.
Unitree, basée à Hangzhou et fondée en 2016 par Wang Xingxing alors âgé de 26 ans, a écoulé 5 500 robots humanoïdes en 2025, s’imposant comme le premier vendeur mondial. Shanghai-based Agibot talonnait son rival avec 5 168 unités, et cette course au coude-à-coude entre deux champions nationaux rappelle furieusement la manière dont BYD et ses concurrents ont bâti la suprématie chinoise dans le véhicule électrique. Pendant ce temps, les trois entreprises américaines figurant dans le classement des meilleures ventes, à savoir Figure AI, Agility Robotics et Tesla, plafonnaient chacune autour de… 150 unités. L’écart est abyssal.
Le plan quinquennal chinois de 2021 avait déjà inscrit la robotique humanoïde parmi les priorités industrielles, et les villes chinoises ont depuis fin 2024 constitué des fonds d’investissement totalisant plus de 26 milliards de dollars selon Morgan Stanley. Le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information a quant à lui élevé les humanoïdes au rang d’« innovation de rupture », au même titre que les smartphones et les véhicules électriques. Cette mobilisation étatique, couplée à une intégration verticale poussée (Unitree produit ses propres actionneurs, qui représentent 50 % à 70 % du coût d’un humanoïde), permet de comprimer les prix avec une efficacité que les concurrents occidentaux peinent à égaler. Le prix du G1 phare d’Unitree est ainsi passé de 16 000 à 13 500 dollars en à peine un an et demi, tout en conservant une marge brute estimée à 33 %.
Elon Musk lui-même a reconnu l’ampleur du défi lors d’une conférence de résultats Tesla en janvier dernier. « La Chine est très forte en IA, très forte en fabrication, et sera sans aucun doute la compétition la plus rude pour Tesla », a-t-il déclaré, ajoutant ne voir « aucun concurrent significatif en dehors de la Chine ». Son robot Optimus, en développement depuis plus de cinq ans, effectue désormais des « tâches simples » dans les usines du groupe, et une commercialisation grand public est envisagée pour fin 2027. Tesla n’a toutefois pas atteint son objectif de production de 5 000 unités pour 2025, un volume qu’Unitree et Agibot ont chacun dépassé individuellement.
Le marché mondial reste encore embryonnaire, avec 13 000 à 18 000 humanoïdes vendus en 2025 selon les cabinets Omdia et IDC, et 74 % des ventes d’Unitree vont à des universités, des laboratoires de recherche et des développeurs individuels. Seuls 9 % alimentent directement des applications industrielles. L’industrie vend essentiellement des robots à des gens qui cherchent à construire de meilleurs robots, comme le souligne l’analyste Grace Shao. Wang Xingxing compare volontiers cette phase aux débuts de l’ordinateur personnel, quand les acheteurs étaient d’abord des professionnels du secteur. « À mesure que le logiciel gagne en maturité et que davantage de développeurs rejoignent l’écosystème chaque année, la proportion de déploiements industriels réels croît à un rythme incroyablement rapide », affirme le patron d’Unitree dans sa première interview internationale accordée à TIME.
Le véritable champ de bataille se déplace vers les cerveaux robotiques, ces modèles vision-langage-action (VLA) censés transformer des commandes vocales humaines en gestes physiques intuitifs. Nvidia, Google DeepMind et Alibaba investissent massivement dans leurs propres architectures, et le marché des VLA pourrait à lui seul peser 40,5 milliards de dollars d’ici 2035. Lian Jye Su, analyste chez Omdia, estime que « les entreprises occidentales peuvent rivaliser en misant sur une IA, un logiciel et une autonomie supérieurs plutôt que sur le volume matériel ». L’Occident ne deviendrait donc pas nécessairement dépendant des humanoïdes chinois, du moins pas sur le terrain de l’intelligence logicielle.
La réponse politique américaine commence à se structurer. Trois parlementaires ont introduit le 3 juin le Guard Act, un projet de loi bipartisan visant à interdire les robots chinois jugés menaçants pour la sécurité nationale, et Unitree a été nommément visée par John Moolenaar, président du comité spécial de la Chambre sur la Chine, qui accuse l’entreprise de bénéficier de « généreuses subventions étatiques ». La dimension géopolitique s’est encore durcie depuis la découverte d’une porte dérobée dans les robots-chiens Go1 d’Unitree, permettant à des tiers de visualiser les flux caméra en direct et de prendre le contrôle à distance, une faille que l’entreprise a corrigée en coupant le service cloud incriminé.
Morgan Stanley projette 13 millions d’humanoïdes en circulation d’ici 2035 et un marché global de 38 milliards de dollars, avant une explosion à 5 000 milliards en 2050 si la technologie atteint le stade de la généralisation. Wang Xingxing estime que ce « moment ChatGPT » de la robotique, celui où un humanoïde exécutera 80 % des commandes vocales dans un environnement à 80 % inconnu, surviendra dans deux à dix ans. En attendant, les machines restent étrangement théâtrales, capables de jongler avec des nunchakus devant 600 millions de téléspectateurs lors du gala du Nouvel An chinois, mais incapables de ranger seules un réfrigérateur sans programmation millimétrique. La domination chinoise par le volume est aujourd’hui écrasante, et quiconque résoudra le premier l’énigme de la généralisation pourrait transformer cette avance quantitative en hégémonie industrielle durable, ou la rendre parfaitement obsolète.

