À Saratov, en Russie, un client a voulu serrer la main d’un robot humanoïde exposé dans un magasin d’électronique. Le robot n’a pas rendu la politesse. L’homme, visiblement vexé, lui a flanqué une poussette sur le torse. Et là, les choses ont dérapé.
Sur les images de vidéosurveillance (à voir ci-dessous), on voit la machine changer de posture en une fraction de seconde. Elle se campe sur ses appuis, lève la jambe et commence à distribuer des coups de pied. Le client recule. Deux employés déboulent pour s’interposer. Le robot ne fait pas la différence et continue de faucher tout ce qui bouge autour de lui. Il faudra qu’un vendeur le plaque par-derrière et le coince contre le comptoir pour que la machine s’immobilise enfin.
Les gérants ont rapidement désamorcé l’épisode en ironisant sur les sautes d’humeur de leur recrue, baptisée Syoma par l’équipe. Circulez, rien à voir. Le problème, c’est qu’il y a beaucoup à voir.
Un robot entraîné au combat au contact du public
Le robot en question porte toutes les caractéristiques du Unitree G1, un humanoïde chinois de 1,30 m commercialisé autour de 16 000 dollars et devenu viral grâce à ses démonstrations de kung-fu sur YouTube. Le modèle existe en version « Kungfu Kid », entraîné par apprentissage automatique à reproduire des enchaînements d’arts martiaux à partir de captures de mouvements humains. Coups de pied retournés, saltos arrière, postures de combat. C’est dans sa mémoire. C’est ce pour quoi il a été optimisé.
Le G1 embarque 43 moteurs d’articulation, une caméra de profondeur, une centrale inertielle (IMU) et un système de capteurs corporels conçus pour maintenir l’équilibre en temps réel. Quand quelqu’un pousse cette machine, ses capteurs détectent une perturbation. L’algorithme cherche à rétablir la stabilité. Et si la séquence de récupération la plus accessible dans sa mémoire est un enchaînement de combat, le robot fait ce qu’il sait faire. Il frappe.
Pour l’incide de Saratov, l’hypothèse de la télécommande depuis l’arrière-boutique reste sur la table et c’est peut être la version la plus rassurante. L’alternative, celle d’un robot qui bascule automatiquement en mode combat parce qu’on l’a bousculé, l’est nettement moins.
Pas un cas isolé
En juin 2026 à Xinjiang, en Chine, un robot humanoïde a frappé un enfant en plein ventre lors d’une démonstration d’arts martiaux devant des familles. La machine de 35 kg effectuait un tour sur elle-même, a étendu la jambe et a percuté un garçon qui se trouvait dans sa trajectoire. Le robot a trébuché légèrement, puis a repris sa chorégraphie comme si rien ne s’était passé. L’enfant s’est plié de douleur au sol.
En février 2025 à Taishan, un robot Unitree H1 déguisé en danseur a foncé dans les barrières de sécurité d’un festival du Nouvel An chinois, manquant de peu le public massé de l’autre côté. À chaque fois, la même conclusion : un accident. Une erreur de perception. Un malentendu entre la machine et son environnement. Le cas de « Syoma » n’est donc pas le premier incident et sans doute pas le dernier…
Un technologie encore immature, le marketing s’en fiche
Pourquoi mettre face au public des machines qui ne savent pas encore faire la différence entre une agression et une tape amicale ? Le G1 pèse 35 kg, se déplace à 12 km/h et possède des actionneurs capables de développer une force importante. Unitree le vend comme un futur assistant domestique, mais les vidéos les plus virales de la marque sont celles où la machine enchaîne des figures de combat et désarme un adversaire humain muni d’un bâton. Le produit marketing et le produit réel habitent deux planètes différentes.
Ces robots ne comprennent pas le contexte. Ils ne lisent pas l’intention. Ils ne distinguent pas un geste d’impatience d’une menace physique. Leur perception du monde se résume à des données inertielles, des nuages de points 3D et des séquences motrices apprises par renforcement. C’est remarquable sur une scène de démonstration contrôlée. Ca devient un problème dès qu’on le met au contact d’enfants curieux ou d’un client agacé.
Le chercheur Jean-Baptiste Mouret, ingénieur en robotique à l’INRIA, rappelait à TF1 pour l’incident de Taishan qu’un robot « ne prend pas d’initiative » mais qu’il peut commettre des erreurs de perception, notamment quand sa caméra est perturbée, provoquant des mouvements imprévus perçus comme violents. Imprévu pour le robot. Imprévu pour le public. Et c’est précisément dans cet écart entre ce que la machine croit faire et ce que l’humain subit qu’il y a danger.
À Saratov, c’est un adulte qui a pris des coups de pied dans les jambes. À Xinjiang, un enfant qui s’est retrouvé au sol. On entraîne des robots au kung-fu pour faire des millions de vues, puis on les plante au milieu de centres commerciaux bondés en espérant que tout se passe bien. Ce n’est pas un problème de régulation. Mais plutôt un problème de maturité technologique. Ces machines ne sont tout simplement pas prêtes à être lâchées en liberté et cohabiter avec des humains. Aucune vidéo virale, aussi impressionnante soit-elle, ne changera ce fait. On confond la performance en laboratoire avec la fiabilité dans le monde réel, et l’écart entre les deux ne relève pas d’une simple marge d’erreur, c’est un gouffre.

