Apple a dévoilé Siri AI lors de la WWDC26, puis l’a remis en scène hier pendant la keynote « Surprise and Shine ». L’assistant a été reconstruit de zéro sur les Apple Foundation Models et nourri par une collaboration avec Google Gemini, un partenariat évalué à environ un milliard de dollars par an. Siri est capable de voir à travers la caméra, fouiller Mail et Messages, agir dans plus de 300 000 applications compatibles et de répondre à 2,5 milliards de requêtes par jour. La promesse est celle d’un assistant qui comprend le contexte, qui enchaîne les tâches sans qu’on lui répète le fil de la conversation et qui sait lire ce qui s’affiche à l’écran. C’est aussi la plus grosse refonte de Siri depuis sa naissance en 2011. L’Europe n’en verra rien sur iPhone…
C’est dit. C’est acté. Siri AI ne sera pas disponible sur iPhone, iPad ni Apple Watch dans l’Union européenne, du moins à son lancement, et la firme pointe du doigt le Digital Markets Act. La Chine aussi en sera privée, reléguée en note de bas de page d’une seule phrase. Craig Federighi, vice-président senior de l’ingénierie logicielle, a pourtant décrit lors de la WWDC une architecture ambitieuse « construite en collaboration profonde avec Google, en s’appuyant sur les technologies de leur famille de modèles Gemini ». Cette phrase lie désormais les deux géants du mobile et de la recherche dans une dépendance technique que le DMA entend réguler. Mais avant de parler de ce qui manque en Europe, parlons de ce que Siri AI sait vraiment faire.
Le fonctionnement repose sur deux couches, l’une locale et l’autre distante. Un modèle Foundation tourne directement sur l’appareil, à condition de disposer d’au moins 12 Go de RAM unifiée, ce qui exclut l’iPhone 17 standard et ne retient que l’iPhone 15 Pro et modèles ultérieurs, l’iPhone Air, les iPad M1 ou supérieurs et les Mac M1 ou supérieurs. L’autre couche passe par Private Cloud Compute, dont Apple affirme qu’aucune donnée utilisateur n’y est stockée ni accessible, un engagement que des experts extérieurs peuvent vérifier à tout moment. Un orchestrateur système coordonne l’ensemble, pioche dans l’index sémantique de Spotlight et dans une boîte à outils applicative embarquée (App Toolbox) qui fonctionne entièrement sur l’appareil.
L’expérience la plus aboutie se vit évidemment sur iPhone. On invoque Siri via le bouton latéral ou en glissant vers le bas depuis la Dynamic Island. L’assistant ouvre alors une conversation contextuelle qu’on peut prolonger, approfondir, reprendre plus tard. Visual Intelligence s’intègre directement dans l’app Caméra via un nouveau mode dédié. On appuie sur le déclencheur, Siri voit ce que l’objectif voit. Un plat de restaurant devient une fiche nutritionnelle, une addition se partage entre amis via Apple Cash, un document papier se transforme en texte éditable. L’assistant fouille les conversations passées pour retrouver un numéro de confirmation enfoui dans un vieil e-mail, compose un message groupé en combinant des suggestions tirées du web et d’un échange privé, adapte son style d’écriture au destinataire. La fonction Describe a Shortcut est peut-être la plus spectaculaire. On décrit en langage naturel l’automatisation souhaitée, « une alarme basée sur mon premier événement du calendrier demain » par exemple, et Siri assemble les étapes sans qu’on touche à un seul bloc logique. La même logique s’applique dans Safari avec Describe an Extension, qui génère une extension personnalisée à partir d’une simple phrase.
Mais Siri AI ne vit pas que dans la poche. L’assistant s’adapte à chaque appareil et en épouse les usages. L’iPad l’intègre dans l’expérience de capture d’écran, ce qui permet d’annoter, de résumer ou d’interroger un contenu affiché en un geste. Le Mac le glisse dans Spotlight et dans les menus contextuels, un clic droit sur une image, un fichier ou un bloc de texte suffit pour poser une question. L’Apple Vision Pro pousse la logique plus loin encore avec une visualisation 3D que l’on place n’importe où dans son espace, il suffit de la regarder et de parler. L’Apple Watch lance la conversation depuis le poignet, et une suggestion Smart Stack peut apparaître automatiquement pour reprendre un échange récent. Les AirPods 5 font basculer l’interaction hors de l’écran, Siri AI y fonctionne en mains libres, complété par des gestes de tête (hocher pour accepter, secouer pour refuser) et la traduction en direct. Tout cet écosystème est relié par une app Siri dédiée, synchronisée via iCloud, qui conserve l’historique des conversations d’un appareil à l’autre.
Deux limites à noter. La génération d’images ne passe pas par le modèle Apple mais par Google Gemini, ce qui entraîne des limites d’utilisation quotidiennes. Un abonnement iCloud+ sera requis pour dépasser ces plafonds, de même que pour la reconnaissance d’objets par les caméras domotiques dans Apple Home. Apple n’a pas encore confirmé quels seuils s’appliquent à quels niveaux d’abonnement. Le flou est calculé.
Siri AI arrive le 14 septembre avec iOS 27, d’abord en anglais, puis en français, japonais, coréen, portugais et espagnol dès octobre. Mais pour les utilisateurs européens, le calendrier linguistique n’a aucune importance puisque Siri AI est tout simplement absent d’iOS, d’iPadOS et de watchOS sur le continent. Seuls les utilisateurs de Mac et d’Apple Vision Pro dans l’UE pourront y accéder, car le DMA ne soumet pas macOS ni visionOS aux mêmes obligations de gatekeeping. L’Apple Watch perd aussi Siri AI en Europe, watchOS ayant besoin d’un iPhone compatible avec la fonction activée pour fonctionner.
Pourquoi cette impasse ? Parce que la Commission européenne interprète le DMA comme une obligation d’ouvrir à tous les assistants concurrents le même niveau d’accès aux données personnelles que celui dont Siri AI dispose. Lire les messages, effectuer des achats, accéder aux fichiers, exécuter des actions dans les apps. Apple a proposé un intermédiaire technique baptisé Trusted System Agent, conçu pour offrir aux IA concurrentes des capacités comparables sans accès direct au système, accompagné d’un plan de déploiement progressif sur 18 mois. La Commission a rejeté la proposition. Greg Joswiak, lors du briefing presse, a été catégorique. « Je ne peux imaginer rien de plus préoccupant pour la vie privée et la sécurité que d’ouvrir un système d’exploitation entier à un tiers. » De l’autre côté, le porte-parole de la Commission Ricardo Cardoso renvoie la balle. « Ce n’est pas à Apple de décider qui a le droit d’innover, ni de choisir quels outils IA les citoyens européens peuvent utiliser. » Ni calendrier, ni compromis en vue. Le Mac devient donc par défaut le seul point d’entrée européen vers l’IA d’Apple.

