Le sommet international sur l’espace s’est ouvert ce matin au cœur de Paris avec quatre sièges vides dans la salle, ceux de SpaceX, Blue Origin, Stoke Space et Starcloud, et l ‘ambition affichée par l’ESA et la présidence française de forger une autonomie européenne de lancement et de connectivité orbitale. Deux jours de travaux. Cinquante délégations étrangères. Des astronautes, des ministres, des industriels, des militaires. Et en en arrière plan, un bras de fer transatlantique dont nous avions détaillé les ressorts dès le 5 septembre, lorsque les quatre entreprises américaines avaient annulé en bloc après un appel de l’OSTP (Office of Science and Technology Policy de la Maison-Blanche).
Emmanuel Macron avait annoncé ce rendez-vous en juin 2025 aux côtés de Thomas Pesquet et de l’entrepreneuse Hélène Huby, tous deux nommés émissaires d’une stratégie spatiale européenne à bâtir. Le cadre diplomatique, posé par le Quai d’Orsay, tient en quatre axes de travail, dont la sécurité des opérations orbitales, la structuration de l’économie spatiale, la gouvernance responsable de l’espace et le retour vers la Lune comme tremplin vers Mars. Des sujets longtemps traités en silos que Paris entend désormais articuler dans un même élan politique.
Josef Aschbacher, directeur général de l’ESA, a pris la parole pour tracer ce qu’il appelle « une voie praticable » vers l’exploration autonome du continent. « L’Agence spatiale européenne a un rôle pivot à jouer, celui de donner à l’Europe les capacités, les technologies et la confiance pour penser plus grand, avancer plus vite et poursuivre ses propres ambitions », a-t-il déclaré en amont de l’ouverture. Le mot-clef revient à chaque session… autonomie. Autonomie des lanceurs, autonomie de la connectivité par satellite, autonomie d’accès à l’orbite basse à l’heure où l’activité humaine y entre dans une phase nouvelle.
Washington redoutait précisément cette tonalité et le boycott orchestré la semaine dernière visait à en limiter la portée. L’offensive franco-allemande sur l’allocation de fréquences mobiles-satellites au profit d’IRIS², le futur réseau de connectivité souverain de l’Union européenne, irrite l’administration Trump autant que le projet de EU Space Act, perçu outre-Atlantique comme un outil réglementaire conçu pour brider les opérateurs américains et réduire la dépendance européenne à Starlink. Le retrait des quatre firmes américaines portait un message de rétorsion, certes, mais plusieurs responsables du secteur spatial interrogés par Politico ont estimé que l’effet serait limité, d’autres puissances (notamment la Chine) comblant volontiers le vide laissé.
L’enjeu dépasse pourtant la séquence diplomatique du jour. Le sommet parisien prépare le terrain pour l’interministérielle ESA de Rome prévue en décembre 2026, l’adoption du prochain cadre financier pluriannuel de l’Union européenne et le Conseil ministériel de l’ESA programmé en 2028. Trois rendez-vous qui détermineront, sur une décennie au moins, la part de souveraineté que le continent accepte de financer face à des acteurs privés américains dont la puissance de frappe industrielle reste sans équivalent.
Christophe Grudler, eurodéputé français qui a travaillé sur le EU Space Act, a résumé la mécanique politique en jeu avec une franchise inhabituelle à Bruxelles. « Si d’autres acteurs du secteur spatial adoptent une attitude plus coopérative, ils marqueront évidemment des points », a-t-il confié, rappelant que l’humeur de la Maison-Blanche offrait paradoxalement aux concurrents de l’Amérique l’image de partenaires plus fréquentables. Le sommet se poursuit demain avec une session consacrée à l’exploration, là où l’Europe doit dire si elle veut poser le pied sur la Lune en partenaire docile ou en puissance spatiale à part entière.

