Des microbes terrestres survivraient dans les cratères glacés du pôle sud de la Lune, là même où la NASA prévoit d’envoyer ses prochains astronautes. La perspective, loin d’être anecdotique, pourrait compromettre des décennies de recherche sur la vie extraterrestre.
Prabal Saxena, chercheur en planétologie au Goddard Space Flight Center de la NASA, a présenté des travaux qui donnent à réfléchir. Son équipe a identifié, dans la zone d’exploration polaire d’Artemis (au-delà de 84 degrés de latitude sud), des micro-niches potentiellement habitables pour certains organismes microbiens terrestres. Les cratères en ombre permanente, où la température plonge à des niveaux cryogéniques et où le rayonnement solaire ne pénètre jamais, offriraient paradoxalement un refuge aux spores les plus résistantes. « Il pourrait exister des niches potentiellement habitables pour certaines formes de vie microbienne dans des zones relativement protégées sur des corps célestes dépourvus d’atmosphère », a déclaré Saxena.
Le vecteur de contamination le plus probable n’est ni un astéroïde ni un fragment de Terre arraché par un impact cosmique… ce sont les astronautes eux-mêmes. Heather Graham, géochimiste organique à la NASA et membre de l’équipe de recherche, a tenu à recadrer le débat. « Nous aurons bientôt cinquante ans d’histoire d’humains et de leurs objets à la surface lunaire, sans exigences strictes en matière de contamination avancée », a-t-elle rappelé, soulignant que l’espèce humaine reste de très loin le premier transporteur de microbes vers notre satellite.
Graham a toutefois écarté le scénario catastrophe d’une prolifération bactérienne immédiate, celui du « frigo de chambre d’étudiant » selon sa propre expression. Le risque se situe à une échelle temporelle bien plus longue. Les spores déposées dans ces micro-niches protégées y persisteraient indéfiniment, conservées par le froid et l’absence de rayonnement destructeur. L’exploration lunaire continue pourrait ensuite, mission après mission, apporter eau et sources de carbone dans ces mêmes zones, créant à terme les conditions d’une croissance microbienne.
La trajectoire même des vaisseaux Artemis pose un problème concret que Paul Lucey, de l’Institut de géophysique et planétologie de l’Université d’Hawaï, a bien identifié. Les approches finales des engins spatiaux déposeront inévitablement du dioxyde de carbone et de la glace d’eau dans les régions en ombre permanente situées le long de leur couloir de vol, compromettant potentiellement certaines investigations scientifiques. Or aucun inventaire exhaustif de ces composés n’aura été réalisé avant les premières missions de surface, rendant impossible l’établissement d’une ligne de base naturelle pour le pôle sud.
La mission Artemis III, désormais programmée pour 2027 en orbite terrestre basse (avec un premier alunissage habité repoussé à Artemis IV en 2028), testera le rendez-vous et l’amarrage entre la capsule Orion et les atterrisseurs de Blue Origin et SpaceX. L’équipage, annoncé en mai 2025, comprend le commandant Randy Bresnik, le pilote Luca Parmitano (premier astronaute de l’ESA affecté à une mission Artemis), et les spécialistes de mission Andre Douglas et Frank Rubio. Quatre humains, des milliards de passagers microscopiques clandestins.
La question de la protection planétaire dépasse largement le cadre lunaire. Si des microbes terrestres venaient à coloniser durablement les cratères polaires, distinguer un jour une éventuelle biosignature autochtone d’une contamination d’origine humaine deviendrait un casse-tête analytique redoutable. Saxena a d’ailleurs souligné que les protocoles développés pour évaluer l’habitabilité des sites lunaires et planifier les traversées des astronautes seraient aussi « précieux pour l’exploration de Mars ». La Lune servirait en somme de répétition générale, y compris pour nos erreurs.
Cinquante ans après qu’Apollo 17 a quitté la surface grise de notre satellite, l’humanité s’apprête à y retourner avec une puissance logistique sans précédent et une conscience environnementale encore balbutiante. La Lune, que l’on croyait stérile et inerte, pourrait devenir le plus grand congélateur biologique du système solaire, rempli non pas de vie extraterrestre, mais de la nôtre.

