Quatre mille kilogrammes de métal, d’aluminium et de kérosène résiduel ont percuté la surface lunaire le 5 août 2026 à 6h34 GMT, à une vitesse estimée de 8 690 km/h, quelque part près du cratère Einstein, sur le bord occidental de la face visible de la Lune. L’étage supérieur du Falcon 9 de SpaceX, catalogué 2025-010D, errait depuis plus d’un an et demi sur une orbite terrestre chaotique, tournant autour de notre planète toutes les 26 journées environ, quand l’activité solaire et le jeu combiné des forces gravitationnelles l’ont littéralement catapulté vers notre satellite naturel. Et pour la première fois dans l’histoire de l’observation lunaire, un orbiteur a capturé le site d’impact avant et après la collision.
Le Korea Pathfinder Lunar Orbiter, plus connu sous le nom de Danuri, avait entamé ses observations environ trente minutes avant le choc, survolant la zone à huit reprises pour constituer une séquence d’imagerie d’une densité inédite. La Korea AeroSpace Administration (KASA) a ensuite diffusé des clichés comparatifs montrant des modifications du terrain et des traces d’éjecta parfaitement visibles, confirmant que le tube de quatorze mètres de long avait bien creusé un nouveau cratère sur la Lune. La NASA avait estimé en amont que la cavité ferait environ 18 mètres de diamètre pour 4 mètres de profondeur, tandis que d’autres calculs évoquaient un diamètre pouvant atteindre 27 mètres. L’écart entre ces projections devrait se résorber quand le Lunar Reconnaissance Orbiter (LRO), en orbite lunaire depuis 2009, livrera ses propres images haute résolution dans les jours et semaines à venir.
L’histoire de cet étage supérieur est, en elle-même, un condensé des ambiguïtés du New Space. Lancé le 15 janvier 2025 depuis la Floride, il avait propulsé vers la Lune deux atterrisseurs privés, Blue Ghost de Firefly Aerospace et Resilience d’ispace (embarqué sur la plateforme Hakuto-R). Blue Ghost s’est posé avec succès le 2 mars 2025, mais Resilience s’est écrasé lors de sa tentative d’alunissage. Le premier étage du Falcon 9, lui, était revenu se poser sur Terre pour être réutilisé, fidèle à la doctrine SpaceX. L’étage supérieur, en revanche, avait presque entièrement épuisé son carburant en plaçant les charges utiles sur leur trajectoire de transfert lunaire, et n’a jamais pu effectuer de manœuvre de désorbitation contrôlée. SpaceX a expliqué que pour les missions à haute énergie, « quasiment toute la performance du véhicule est dédiée à placer la charge utile sur la bonne orbite » et qu’une élimination contrôlée n’est pas toujours réalisable. L’entreprise a ajouté que son Starship, en cours de développement, embarquera un deuxième étage réutilisable, ce qui devrait à terme régler ce type de problème.
Des astronomes de l’Instituto de Astrofísica de Andalucía, en Espagne, pensent avoir filmé l’éjection de matériaux au moment exact prédit pour l’impact, offrant un angle d’observation complémentaire depuis la Terre. La NASA a souligné que ces perturbations artificielles de la surface lunaire constituent un « aperçu précieux » permettant d’étudier le comportement des panaches d’éjecta, ces gerbes de poussière et de roche soulevées par la violence du choc. Les données de Danuri seront d’ailleurs croisées avec celles du LRO dans le cadre d’une collaboration internationale pilotée par la KARI et l’agence spatiale américaine.
Qui pourrait s’inquiéter d’un cratère de plus sur un astre qui en compte déjà, selon David Rothery de l’Open University, quelque 100 millions de taille comparable ? Matt Bothwell, astronome à l’université de Cambridge, a rappelé à la BBC que le véritable enjeu réside dans l’accumulation de débris spatiaux, y compris ceux qui finissent par s’écraser sur des corps célestes. Les météoroïdes frappent quotidiennement la Lune, mais les collisions avec des objets fabriqués par l’homme restent suffisamment rares pour que chacune d’entre elles mérite d’être étudiée. L’étage supérieur du Falcon 9 rejoint ainsi le club très restreint des débris orbitaux ayant creusé leur tombe dans le régolithe lunaire, aux côtés d’un étage de Long March 3C chinois (écrasé le 4 mars 2022) et de plusieurs étages de Saturn V abandonnés lors des missions Apollo.
La tentation de baptiser le nouveau cratère du nom d’Elon Musk a, sans surprise, fait son chemin sur les réseaux sociaux… avant d’être sèchement recalée par l’Union astronomique internationale. Rita Schulz, présidente du groupe de travail sur la nomenclature du système planétaire, a rappelé que « la dénomination officielle est réservée aux formations géologiques naturelles » et que, pour honorer une personne, celle-ci doit être décédée depuis au moins trois ans. Les équipes de mission pourront toujours lui coller un surnom informel, du moins tant que personne n’exige de plaque commémorative.
Reste que ce cratère anonyme, creusé par un cylindre d’aluminium à la dérive, offre désormais aux planétologues un laboratoire d’impact dont ils connaissent la masse du projectile, sa vitesse, son angle d’incidence et la composition chimique. Un luxe que les météorites, elles, n’accordent jamais.

