Quelque 18 340 satellites encombrent l’orbite terrestre selon l’estimation de l’ESA en juin 2026, dont environ 16 000 encore opérationnels, et chacun d’eux peut en quelques secondes ravager une pose photographique que le télescope aura mis des heures à construire. Un trait de lumière parasite suffit. Une traînée blanche, vive, insolente, gravée dans l’image d’une galaxie lointaine comme une cicatrice sur un négatif. Les constellations en orbite basse, Starlink en tête, ne cessent de se multiplier et font peser sur l’astronomie d’observation une menace que les chercheurs de l’université de Warwick ont décidé d’affronter avec une arme empruntée à la biologie.
James Blake, chercheur spécialisé dans la surveillance spatiale à Warwick, a présenté le 21 juillet dernier lors du National Astronomy Meeting 2026 un dispositif inspiré du fonctionnement de la rétine humaine. Le principe tient dans une caméra dite neuromorphique, ou événementielle, dont chaque pixel ne transmet un signal que lorsqu’il détecte un changement de luminosité. « Chaque pixel, s’il ne détecte aucun changement, reste muet », résume Blake. Là où un capteur classique enregistre mécaniquement l’intégralité du champ à intervalles réguliers, cette rétine artificielle ne réagit qu’au mouvement, à la variation, au surgissement d’un objet dans le ciel nocturne.
Le système fonctionne en sentinelle postée aux côtés de l’instrument principal et balaie une portion de ciel plus large que le champ observé par le télescope. Dès qu’un objet mobile traverse cette zone de guet, la caméra calcule sa trajectoire et détermine en temps réel s’il va couper le faisceau d’observation. L’alerte tombe alors plusieurs secondes avant l’intrusion, laissant à l’observatoire le temps de fermer brièvement l’obturateur, de décaler le début d’une exposition ou de basculer vers une autre cible du programme. Le télescope, en somme, apprend à cligner de l’œil au bon moment.
Mike Peel, chercheur postdoctoral à l’Imperial College de Londres, rappelle l’ampleur du problème. « On voit Starlink partout. C’est un problème qui couvre l’ensemble du spectre électromagnétique », affirme-t-il. Les satellites ne gênent pas uniquement par leurs propres émissions lumineuses. Le soleil, frappant un engin spatial selon un certain angle alors que le sol en contrebas baigne déjà dans l’obscurité, suffit à projeter un éclat parasite vers les détecteurs terrestres. Les grands relevés à champ large, qui photographient de vastes régions du ciel nuit après nuit, sont particulièrement exposés à cette pollution… et les parades actuelles ont montré leurs limites.
Réduire la réflectivité des satellites reste un vœu pieux tant qu’aucune législation contraignante n’oblige les opérateurs à modifier leurs engins. Les données de trajectoire transmises par les exploitants de constellations manquent souvent de fiabilité, perturbées par les manœuvres orbitales que les compagnies effectuent sans prévenir. « Les lancements s’enchaînent à un rythme tel que la gestion du trafic spatial ne parvient plus à suivre », observe James Blake, qui mesure l’écart grandissant entre la cadence industrielle et la capacité de suivi.
Le prototype de Warwick n’est pas exempt de fragilités, et Blake ne les esquive pas. Les observations chronométrées à la seconde, comme la traque d’un sursaut gamma fugace, ne tolèrent aucune interruption de pose. Certains instruments ne peuvent tout bonnement pas couper net une acquisition en cours. Le système devra aussi distinguer un satellite d’un avion, d’un météore ou d’un simple bruit de capteur, puis calculer une trajectoire assez fiable pour que l’avertissement ne soit pas vain. Face aux interférences radio émises par les constellations, fermer un obturateur optique ne sert évidemment à rien.
L’équipe de Warwick prévoit de tester le dispositif sur le campus dans les prochaines semaines avant de le déployer à l’observatoire de La Palma, aux Canaries, l’un des sites d’observation les plus performants de l’hémisphère nord. « Nous espérons le mettre à l’épreuve du ciel très bientôt », confiait Blake lors de sa présentation. Si la rétine artificielle tient ses promesses, elle offrira aux télescopes ce que la diplomatie et la régulation n’ont pas su leur garantir jusqu’ici, le droit de regarder le ciel sans qu’un engin commercial vienne balafrer l’image.

