Donald Trump a signé le 22 août un mémorandum présidentiel de sécurité nationale (NSPM-17) qui fixe à l’industrie spatiale américaine un objectif vertigineux, celui de dépasser les 1 000 lancements et rentrées orbitales annuels avant la fin de la décennie, soit cinq fois le rythme actuel. Le texte, adressé à une quinzaine de secrétaires d’État, d’agences fédérales et de conseillers de la Maison-Blanche, remplace la directive Obama de 2013 et revoit de fond en comble l’architecture du transport spatial américain, de l’orbite basse à la surface de Mars.
Le mémorandum pose d’emblée que l’accès à l’espace constitue un « intérêt vital de sécurité nationale et économique » et que les capacités de transport spatial des États-Unis « sous-tendent l’économie mondiale ». Derrière la rhétorique souveraine, le texte déploie un arsenal réglementaire concret. Les secrétaires à la Défense (rebaptisé « Secretary of War » dans la nomenclature trumpienne) et à la NASA devront coordonner les investissements d’infrastructure pour optimiser la capacité, la flexibilité et la résilience des sites fédéraux de lancement. Le secrétaire à l’Intérieur disposera de 90 jours pour identifier des terres fédérales susceptibles d’accueillir un nouveau site de rentrée, tandis que le secrétaire aux Transports devra, sous six mois, désigner des corridors aériens prioritaires pour les lancements et intégrer la gestion des vols spatiaux dans la modernisation du contrôle aérien.
La NASA se voit confier en parallèle une feuille de route martienne en trois volets qui fera sans doute grincer quelques dents au Congrès. L’agence devra explorer l’accès robotique commercial à la surface de Mars, étudier des architectures commerciales pour y envoyer des humains et les ramener sur Terre, tout en développant une logistique lunaire facilitant le transport commercial vers et depuis la Lune. Le texte ne mentionne ni calendrier précis ni enveloppe budgétaire pour ces missions habitées… mais l’intention politique est désormais gravée dans un document exécutif.
Peut-on réellement quintupler la cadence de tir en moins de cinq ans ? Le pari repose largement sur la dérégulation et l’ouverture des infrastructures fédérales au secteur privé. Le mémorandum ordonne d’accélérer les autorisations environnementales, d’encourager les partenariats public-privé pour les investissements en capital sur les propriétés fédérales et de publier régulièrement les calendriers des pas de tir afin de fluidifier l’allocation des ressources. Les agences devront aussi garantir un accès fiable au spectre radio pour les activités de lancement, de rentrée et d’opérations en orbite, un goulot d’étranglement souvent sous-estimé.
Le volet industriel du texte trahit une obsession de souveraineté. Les charges utiles gouvernementales américaines devront être lancées sur des véhicules fabriqués aux États-Unis, sauf exceptions étroitement encadrées (accords intergouvernementaux sans échange de fonds, démonstrations technologiques sans équivalent domestique). Le conseiller scientifique du président coordonnera dans les six mois une stratégie de base industrielle spatiale visant à stabiliser les chaînes d’approvisionnement, développer la main-d’œuvre qualifiée et maintenir, selon les termes du document, « la supériorité américaine dans l’espace ». Les politiques d’exportation seront mises à jour tous les deux ans pour promouvoir les capacités américaines auprès des alliés tout en protégeant la propriété intellectuelle.
Le mémorandum prévoit même l’éventualité d’un lancement en 48 heures en cas de crise, exigeant du Pentagone qu’il évalue les obstacles réglementaires, opérationnels et technologiques à un accès « rapide, réactif et résilient » à l’espace, y compris depuis des sites expéditionnaires mobiles. L’espace, dans cette doctrine, n’est plus seulement un domaine d’exploration ou de commerce, c’est un théâtre de projection de puissance.
La directive esquisse le portrait d’une Amérique spatiale où SpaceX, Blue Origin, Rocket Lab et leurs concurrents deviennent les transporteurs de référence, le gouvernement fédéral se retirant progressivement de toute activité qui « empêcherait, découragerait ou concurrencerait » l’industrie privée. Le pivot vers l’orbite basse commerciale, amorcé depuis une décennie, reçoit ici sa consécration présidentielle. Le béton, l’acier et les autorisations suivront-ils le rythme de l’ambition avant que le prochain occupant du Bureau ovale ne signe à son tour sa propre vision des étoiles ? Le doute est permis.

