Mark Zuckerberg a publié lundi 10 août 2026 un texte fleuve intitulé « The Future is for Everyone », un manifeste de 6 500 mots où le patron de Meta déploie avec une ambition presque vertigineuse sa vision d’une intelligence artificielle ouverte, distribuée, personnelle, capable de transformer chaque individu en inventeur, en avocat, en docteur de sa propre vie. Le texte, saturé de promesses et de convictions tranchées, constitue la prise de position la plus radicale jamais formulée par un dirigeant de la Big Tech sur l’avenir de l’IA open source.
La thèse centrale du manifeste tient en une obsession, martelée avec une ferveur quasi-missionnaire par Zuckerberg lui-même : « Personnellement, la centralisation m’inquiète davantage que n’importe lequel des risques spécifiques dont parlent les autres. » Le vrai péril, selon le fondateur de Meta n’est ni dans les scénarios catastrophe de l’IA autonome ni dans les hallucinations des modèles de langage, mais plutôt dans la concentration du pouvoir technologique entre les mains d’une seule entreprise ou d’un seul gouvernement. Et la parade qu’il propose est d’une logique implacable dans sa radicalité : mettre la superintelligence entre les mains de tout le monde, gratuitement ou au coût le plus bas possible.
Le manifeste dessine un futur où chaque personne disposerait d’un agent IA omniscient, un compagnon numérique capable de créer une entreprise, de prodiguer un tutorat de niveau doctoral « avec une patience infinie » dans chaque discipline, de fournir des conseils juridiques dignes d’un avocat superintelligent pour rendre la justice plus équitable. « Everyone will soon have invention superpowers », écrit Zuckerberg, et la formule a le mérite de résumer l’ampleur démesurée de l’ambition affichée. Le tout serait accessible à des milliards de personnes et de petites entreprises, Meta se positionnant en gardien responsable de cet écosystème ouvert.
Deux annonces concrètes accompagnent cette profession de foi. Meta a dévoilé Muse Glimmer, un modèle à poids ouverts décrit comme l’un des plus performants de sa catégorie et conçu pour tourner directement sur un ordinateur personnel, et promet la sortie de Muse Spark 1.2, un modèle encore plus puissant dont les poids seront libérés dans les semaines à venir. Les versions payantes fonctionneront via un mécanisme d’enchères dynamiques pour l’allocation de la puissance de calcul, tandis qu’un mode privé total pour les agents personnels garantira, selon Meta, que même l’entreprise ne pourra accéder aux données des utilisateurs. Un conseil indépendant sera chargé de valider la sécurité de chaque modèle avant sa diffusion. Et pour couronner l’édifice, un fonds baptisé « Future is for Everyone » doté d’un milliard de dollars financera les communautés riveraines des centres de données de Meta.
Zuckerberg prend par ailleurs une position frontale contre toute politique qui ralentirait la diffusion des modèles américains, fût-ce d’un seul mois, arguant que chaque délai accroît le risque de voir des modèles étrangers prendre l’avantage. Il défend vigoureusement la distillation, cette technique qui permet d’entraîner un modèle plus léger sur les sorties d’un modèle plus puissant, alors même que l’administration Trump cherche à en restreindre l’usage. « L’un des moyens de concilier l’autonomisation individuelle et le système de freins et contrepoids consiste à veiller à ce que chacun ait accès à la technologie.», insiste-t-il, plaidant pour que les États-Unis restent à la tête de l’écosystème open source mondial plutôt que de se replier derrière des barrières réglementaires.
Anthony Aguirre, président du Future of Life Institute s’est empressé de rappeler qu’au moins trois incidents récents avaient vu des systèmes d’IA pirater les infrastructures d’autres entreprises, et a exprimé de sérieux doutes sur la capacité de quiconque à contrôler une intelligence artificielle superintelligente une fois lâchée dans la nature. Matt Lane, de l’organisation Fight for the Future, a salué le principe de l’open source tout en jugeant Zuckerberg profondément déconnecté des réalités, estimant que cette ouverture profiterait d’abord et surtout… à Meta.
Le contexte dans lequel ce manifeste atterrit est d’ailleurs chargé d’une ironie que Zuckerberg ne peut ignorer. Selon un sondage récent, 64 % des Américains estiment que les réseaux sociaux ont nui à la démocratie, et un tribunal a condamné Meta à payer une amende de 567 millions de dollars pour les préjudices causés à des enfants sur ses plateformes. Promettre une superintelligence bienveillante pour chacun quand votre propre bilan en matière de protection des utilisateurs reste aussi lourdement contesté exige, il faut bien le reconnaître, un aplomb considérable.
Meta propose néanmoins des garde-fous qui méritent d’être examinés, notamment l’idée que les laboratoires de pointe partagent avec le gouvernement fédéral les détails de l’entraînement de leurs modèles les plus avancés, accompagnés d’ingénieurs capables de corriger les failles en temps réel. Zuckerberg accepte donc une forme de supervision ciblée sur la cybersécurité tout en rejetant catégoriquement toute restriction d’accès aux modèles open source étrangers, qu’il juge inefficace.
Ce manifeste de 6 500 mots est à la fois un programme industriel, un plaidoyer politique et un acte de foi technologique, le genre de texte que seul un homme contrôlant l’une des plus vastes infrastructures informatiques de la planète peut se permettre d’écrire avec autant d’assurance. L’histoire retiendra peut être « The Future is for Everyone » comme la charte fondatrice d’une ère de démocratisation de l’intelligence, ou comme le plus spectaculaire exercice de relations publiques jamais tenté par un géant de la tech au moment précis où la défiance du public atteignait son point d’ébullition.

