La Chine a ouvert mercredi 19 août la World Robot Conference 2026 à Pékin, un événement titanesque où quelque 3 000 produits robotiques sont exposés pendant cinq jours, et où pas une seule entreprise étrangère n’a jugé bon, ou pu, planter son drapeau. Le signal est vertigineux. Dans les allées du salon, des humanoïdes boxent, dansent, jouent au ping-pong contre des adversaires en chair et en os, tandis que d’autres, dotés de visages hyperréalistes, promettent de l’accompagnement émotionnel à 168 000 yuans l’unité (environ 24 000 dollars). Bienvenue dans la vitrine la plus spectaculaire de l’industrie robotique mondiale, une vitrine qui ne parle désormais plus qu’une seule langue.
Les expéditions mondiales de robots humanoïdes ont atteint environ 19 000 unités au premier semestre 2026, soit une envolée de 272 % sur un an, et les fabricants chinois représentent à eux seuls 97 % de ces ventes selon Morgan Stanley, qui anticipe 50 000 livraisons chinoises sur l’ensemble de l’année contre 12 000 en 2025. On peut tourner ces chiffres dans tous les sens, ils racontent la même histoire… celle d’une domination quasi totale, construite en à peine quelques années.
Unitree Robotics, l’un des fleurons du secteur, a choisi le jour même de l’ouverture pour faire ses débuts à la Bourse de Shanghai, et l’accueil a été délirant, le titre clôturant 460 % au-dessus de son prix d’introduction de 150,80 yuans, valorisant une IPO de 905 millions de dollars. Le lendemain, la douche froide est venue tempérer l’euphorie avec un recul de près de 19 %, signe que les marchés oscillent déjà entre fascination technologique et interrogation sur la rentabilité réelle.
Wang Xingxing, fondateur d’Unitree, a d’ailleurs tenu à calmer les ardeurs lors de son intervention au salon jeudi. Le « moment ChatGPT » de la robotique humanoïde, celui où un robot pourrait être déposé dans un foyer inconnu et exécuter 80 % des tâches par commande vocale ou textuelle, « pourrait arriver dans deux à trois ans si les choses vont vite, ou cinq à dix ans si elles avancent lentement », a-t-il déclaré. Un pronostic plus prudent que celui qu’il avançait un an plus tôt à la même tribune, où il évoquait un horizon de moins de cinq ans. Le problème fondamental, selon lui, réside dans « les derniers centimètres ou millimètres » de précision, là où les modèles d’IA savent planifier des mouvements larges mais échouent encore dans la motricité fine.
L’écart entre le spectacle et l’utilité concrète s’est du reste illustré de façon presque comique sur le salon. À l’un des stands, un robot assistant équipé de bras mécaniques a tenté de plier une chemise, une tâche ménagère d’une banalité confondante. Après plusieurs minutes d’efforts, il n’y est tout bonnement pas parvenu. UBTECH, autre poids lourd chinois, exposait quant à lui des modèles industriels capables de déplacer des composants sur une chaîne de production, une application bien plus proche de la commercialisation de masse que les humanoïdes danseurs.
Cette démonstration de force pékinoise intervient dans un contexte géopolitique tendu, la Federal Communications Commission américaine ayant annoncé quelques semaines auparavant l’interdiction des importations de nouveaux robots humanoïdes et quadrupèdes fabriqués à l’étranger, invoquant des risques de cybersécurité. Une mesure qui vise directement la Chine et qui pourrait, paradoxalement, accélérer la constitution de deux écosystèmes robotiques étanches de part et d’autre du Pacifique.
Nomura a initié sa couverture d’Unitree avec une recommandation d’achat, soulignant que les composants externalisés représentent moins d’un cinquième du coût total de production, ce qui a permis de hisser la marge brute à 60 % en 2025 contre 44 % en 2022. Paolo Ardoino, PDG de Tether (dont la société a récemment investi dans l’allemand NEURA Robotics aux côtés de Nvidia, Amazon et Qualcomm lors d’une levée de 1,4 milliard de dollars), a qualifié Unitree de « société à surveiller absolument dans l’avancement de la robotique ».
Ying Zhang, de l’Economist Intelligence Unit, a posé la question qui hante désormais tout le secteur, en rappelant que « le véritable test pour l’IA incarnée sera de savoir si les avancées technologiques se traduisent en gains de productivité et en retours économiques justifiant un déploiement à grande échelle ». Pékin, en tout cas, a déjà choisi son camp, celui du volume, de la vitesse et de l’audace industrielle. Reste à savoir si les 19 000 humanoïdes expédiés ce semestre finiront dans des usines productives ou dans des vidéos virales de kung-fu.

