Quatre des esprits les plus influents de l’intelligence artificielle ont quitté Google le même jour, emportant avec eux trente ans de mémoire institutionnelle, les plans de Gemini dans la tête, et l’ambition d’automatiser la recherche scientifique elle-même. Jeff Dean (27 ans de maison, employé numéro 30), Sanjay Ghemawat (Google Senior Fellow), Oriol Vinyals (co-responsable technique de Gemini) et Quoc Le (cofondateur de Google Brain) ont annoncé mercredi la création de Discovery Loop, une « public benefit corporation » dédiée à l’accélération de la découverte scientifique par l’IA. Le même mémo de Sundar Pichai révélait que Demis Hassabis abandonnait la direction opérationnelle de Google DeepMind pour devenir président du laboratoire et « chief scientist » d’Alphabet, un titre ronflant qui l’éloigne du cockpit quotidien.
Le timing possède une symétrie presque chorégraphiée. Google désignait Koray Kavukcuoglu, vétéran de treize ans chez DeepMind, comme nouveau patron opérationnel du labo et responsable du développement de Gemini 4, le modèle de fondation censé combler le retard sur OpenAI et Anthropic. Les deux co-responsables techniques de Gemini, Dean et Vinyals, vidaient simultanément leur bureau. Le mémo de Pichai remerciait chaleureusement Dean et Ghemawat, « qui ont contribué aux transitions technologiques les plus importantes » de l’entreprise, de l’infrastructure de recherche aux réseaux de neurones. Il oubliait, en revanche, de mentionner Vinyals et Le. Treize ans de collaboration, un échange d’e-mails pour entrer, un post sur X pour sortir.
Oriol Vinyals a raconté son départ avec une élégance qui en dit long. Arrivé chez Google en 2013 après « un rapide échange de mails » avec Jeff Dean, il a travaillé sur seq2seq, la distillation de modèles, co-dirigé AlphaStar (le système qui a battu des joueurs professionnels de StarCraft II), puis piloté Gemini. « The best part? The same person who brought me in is challenging me to take the next leap », a-t-il écrit. Dean l’avait recruté dans Google. Dean l’a recruté hors de Google. La boucle, déjà, se referme.
Discovery Loop n’a pour l’instant ni bureau, ni salarié au-delà de ses quatre fondateurs. « Our immediate order of business is to find office space », a reconnu Dean avec un flegme qui sied à quelqu’un dont le CV mentionne TensorFlow, les TPU et l’architecture même du moteur de recherche le plus utilisé de la planète. La thèse du projet tient en une phrase affichée sur leur site, encore squelettique… La découverte scientifique reste « bottlenecked » non par la méthode, mais par l’exécution humaine, une hypothèse à la fois, une expérience à la fois. L’ambition consiste à automatiser cette boucle (hypothèse, expérimentation, évaluation) et à la paralléliser massivement, d’abord sur la recherche en apprentissage automatique, puis sur les grands défis de la National Academy of Engineering, du médicament à l’eau potable en passant par la cybersécurité. Quoc Le, qui a passé des années à automatiser la conception de modèles chez Google, voit déjà la première cible. « It might be that we will discover a different transformer architecture », a-t-il confié au magazine Wired. Vinyals, lui, a nommé la faille du plan avec une franchise désarmante. « That’s not something that currently they’re super strong at », a-t-il admis à propos de la capacité des modèles actuels à générer des idées véritablement nouvelles.
Le tour de table de Discovery Loop ressemble à un who’s who du capital-risque technologique. Radical Ventures et Khosla Ventures co-dirigent le seed round (montant et valorisation non divulgués), rejoints par Lightspeed, Kleiner Perkins, Doerr Capital et, détail savoureux, Alphabet elle-même. Google est aussi le partenaire cloud de la startup et fournira la puissance de calcul pour la première année. Vinod Khosla, jamais avare d’hyperboles, a estimé que soutenir ces quatre fondateurs pourrait produire quelque chose de « larger than the impact that Google had ». Jordan Jacobs, de Radical Ventures, prend un siège au conseil d’administration.
Wall Street a lu la nouvelle comme une soustraction. L’action Alphabet a reculé d’environ 5 % mercredi, touchant 362,31 dollars à New York, dans un contexte déjà tendu. Le dernier modèle phare de Google, Gemini 3.5 Pro, a subi plusieurs reports cette année, notamment en raison de performances décevantes en codage. L’entreprise a par ailleurs affiché un flux de trésorerie négatif pour la première fois de son histoire au dernier trimestre, tout en annonçant des dépenses d’investissement pouvant atteindre 205 milliards de dollars. Tae Kim, commentateur influent, a résumé le sentiment ambiant d’un lapidaire « Game over », qualifiant Dean et Hassabis de « deux dirigeants IA les plus importants de Google ». Le chercheur Nathan Lambert a prédit que cet épisode serait étudié pendant des années comme le cas d’école de l’entreprise dominante qui détenait tous les avantages sans parvenir à accélérer.
La saignée s’inscrit dans une hémorragie plus large. Noam Shazeer, autre co-responsable de Gemini, est parti pour OpenAI fin juin. John Jumper, prix Nobel pour AlphaFold, a rejoint Anthropic quelques jours plus tard. David Silver, figure historique de DeepMind et architecte d’AlphaGo, a quitté Google en février. Chaque départ emporte un pan de savoir accumulé sur une décennie, et chaque communiqué de Pichai sonne un peu plus comme une lettre de recommandation involontaire.
Hassabis, de son côté, a cadré sa transition comme un choix existentiel. « We have arrived at a pivotal moment in human history. I’ve been working towards AGI my whole life and now I feel it is close at hand », a-t-il écrit à ses équipes. Il conserve la présidence de DeepMind, la direction d’Isomorphic Labs (la filiale d’Alphabet dédiée à la découverte de médicaments par IA, désormais en phase d’essais cliniques) et s’installe dans les nouveaux bureaux londoniens du labo, Platform 37. Le « chief scientist » d’Alphabet, la personne chargée de penser l’intelligence artificielle générale pour le compte du groupe, siégera donc à Londres, à 8 600 kilomètres de Mountain View.
Un détail ironique mérite qu’on s’y attarde. Le mémo de Pichai affirme que Google est « the only company that has the full stack », de l’infrastructure aux modèles de pointe en passant par les applications. Le site de Discovery Loop revendique exactement la même chose pour ses quatre fondateurs, qui possèdent « true full-stack depth that spans chips, hardware infrastructure, software infrastructure, ML models, and products ». L’une de ces entités emploie des dizaines de milliers de personnes. L’autre en compte quatre et cherche encore un local. Leur bibliographie commune va de MapReduce à AlphaFold en passant par Spanner, TensorFlow et les TPU, ce qui rend la prétention effrontée sans la rendre absurde.
Kavukcuoglu hérite d’un mandat colossal, celui de livrer Gemini 4 avec une équipe amputée de ses architectes historiques, face à des concurrents (OpenAI, Anthropic, xAI) qui recrutent agressivement dans le vivier même de Google. Pichai peut bien rappeler que l’application Gemini dépasse 950 millions d’utilisateurs mensuels et que les téléchargements de Gemma franchissent les 900 millions, du moins ces chiffres mesurent l’adoption, pas la frontière technologique.
Discovery Loop ferme son site sur une phrase que Google aura du mal à ignorer. « Imagine a future where a handful of people can conduct scientific research and engineering tasks much more rapidly, and with higher quality, than massive teams of scientists and engineers do today. » Quatre personnes viennent de quitter une équipe massive pour vérifier cette hypothèse, sur du calcul que Google leur vend, avec l’argent d’Alphabet dans le tour de table. Gemini 4 dira qui avait raison.

