Mistral AI a bouclé ce mardi un tour de table de 3 milliards d’euros mené par Samsung Electronics, propulsant la valorisation du champion français de l’intelligence artificielle à plus de 21 milliards d’euros, contre 11,7 milliards d’euros un an plus tôt. La startup parisienne double sa mise. Et vend sa promesse de souveraineté à ceux-là mêmes qui façonnent la chaîne mondiale des puces.
Arthur Mensch, cofondateur et directeur général, a confirmé que les fonds serviraient à bâtir ses propres centres de données et à accroître la puissance de calcul détenue en propre d’environ 100 % sur cinq ans. « Long terme, le plan est de reposer entièrement sur des capacités que nous construisons nous-mêmes », a déclaré le dirigeant. Le Scaleup Europe Fund, véhicule adossé à la Commission européenne et géré par EQT, participe à l’opération aux côtés de l’investisseur historique PSG Equity, tandis que Nvidia et BlackRock figurent parmi les co-investisseurs de ce tour. ASML, le géant néerlandais de la lithographie, avait mené le précédent round en septembre 2025.
Samsung fabrique la mémoire, ASML produit les machines qui gravent les puces, Nvidia conçoit les GPU… Mistral, lui, entraîne les modèles. Le paradoxe saute aux yeux. La pépite européenne qui brandit l’indépendance technologique du Vieux Continent se finance auprès des maillons les plus stratégiques de la supply chain américaine et asiatique. Mensch assume pourtant l’approche en annonçant des collaborations industrielles avec Samsung, sur le modèle de ce que Mistral déploie déjà dans les lignes de production d’ASML aux Pays-Bas.
Le directeur financier Johan Bergqvist a présenté la société comme « un mélange de Palantir et d’Anthropic », capable de proposer des modèles d’IA que les entreprises exploitent sur leur propre infrastructure, avec leurs données et leurs contraintes réglementaires. Cette offre sur mesure, tournée vers l’intégration métier, distingue Mistral des plateformes fermées américaines et des laboratoires chinois à bas coût dont personne ne garantit la pérennité. « Nous avons montré que nous pouvions développer des modèles de manière plus efficiente que certains de nos concurrents », a ajouté Bergqvist, revendiquant un besoin en capital moindre que ses rivaux directs.
Le chiffre d’affaires récurrent annuel devrait franchir le seuil du milliard de dollars en 2026, selon Mensch, qui anticipe même dépasser cette barre si la trajectoire actuelle se maintient. La croissance est là. Le marché, en revanche, ne pardonne rien. Les laboratoires chinois inondent l’open source de modèles performants et OpenAI reste hors d’atteinte par la taille. Mensch balaie la menace en rappelant que les acteurs chinois n’accompagnent pas leurs clients hors de Chine et que la volatilité géopolitique rend toute dépendance risquée pour une entreprise européenne.
La France a elle-même acté le virage souverainiste en écartant Palantir de ses services de renseignement au profit d’un prestataire national en juin dernier, et l’administration déploie déjà des outils fondés sur les modèles Mistral pour une partie de la fonction publique. L’Europe achète donc du « made in Europe ». Reste que le capital, lui, parle coréen, américain et néerlandais. Mistral vise désormais le Moyen-Orient, l’Asie et l’Amérique du Nord, selon Bergqvist. Le drapeau tricolore sur la coque, les turbines d’ailleurs.

