Le robot le plus photographié du hall 25 de l’IFA Berlin avance sur des chenilles en caoutchouc, filme tout ce qu’il traverse et n’a légalement plus le droit d’être vendu aux États-Unis. Le Zeroth W1, cette machine trapue aux yeux-caméras qui évoque WALL-E et qui avait fait sensation au CES de Las Vegas en janvier, fait désormais sa tournée européenne avec un handicap de taille.
La FCC a inscrit le 28 juillet dernier l’ensemble des robots autonomes de fabrication étrangère sur sa Covered List, interdisant toute nouvelle autorisation de mise sur le marché américain. Nous avions détaillé début août les ressorts de ce bannissement visant les humanoïdes et robots chinois. Le W1 entre dans chaque case de la définition retenue par le régulateur fédéral, notamment un poids de 20 kg (seuil fixé à 2 kg), une navigation autonome par LiDAR, des caméras RGB, une connectivité réseau et un logiciel de perception embarqué. Aucune autorisation FCC antérieure au 28 juillet n’a été rendue publique pour ce modèle.
Zeroth Robotics, enregistrée sous le nom de Suzhou JoyIn Intelligent Technology, avait pourtant annoncé en juillet un lancement nord-américain « à l’automne 2026, sous réserve des approbations réglementaires locales ». Trois semaines plus tard, la réponse réglementaire est tombée. Les précommandes américaines ouvertes au CES à 4 999 dollars, avec une livraison initialement prévue le 15 avril, flottent dans un vide juridique que seul un processus de Conditional Approval pourrait combler, un parcours exigeant la divulgation complète de la chaîne d’approvisionnement et un plan de relocalisation sur le sol américain.
Ant Group, filiale d’Alibaba et opérateur d’Alipay, a mené en juillet un tour de pré-série A de 500 millions de yuans (environ 74,5 millions de dollars), propulsant le capital total de la start-up au-delà du milliard de yuans. Geely Capital, 37 Interactive Entertainment, Hua Capital et Monolith ont suivi. La société a revendiqué 30 000 commandes et une croissance de 600 % de son chiffre d’affaires au premier semestre 2026. Son PDG, Guo Renjie, ancien patron de Dreame Technology en Chine (plus de 1 500 employés, 8 milliards de dollars de revenus), figure au classement Forbes 30 Under 30 Asia 2026. Le directeur des opérations et le directeur technique viennent d’ECOVACS, le fabricant d’aspirateurs-robots. L’ADN technique est celui du nettoyage de sols domestiques, transposé sur chenilles tout-terrain.
Sur le papier, le W1 a de quoi séduire. Ses chenilles franchissent herbe, gravier, pentes jusqu’à 20 degrés et sols irréguliers. Sa capacité de charge atteint 50 kg, soit plus du double de son propre poids. Le robot patrouille en autonomie à l’intérieur et à l’extérieur, détecte la fumée, surveille les fenêtres, suit son propriétaire et embarque un système audio. Sa batterie de 308 Wh offre jusqu’à 20 heures en veille et se recharge en une heure environ via charge rapide 100 W. Il peut même servir de hub d’énergie mobile pour d’autres appareils. Ce qu’il ne fait pas… Ni manipulation d’objets, ni montée d’escaliers, ni tâches de dextérité domestique.
L’ombre portée sur cette vitrine technologique vient de l’article 7 de la loi chinoise sur le renseignement national de 2017, qui impose à toute organisation et tout citoyen chinois de « soutenir, assister et coopérer avec le travail de renseignement national ». La loi sur la sécurité des données (2021) et la loi sur la cybersécurité (2017, amendée en janvier 2026 pour inclure les opérateurs de systèmes d’IA) complètent ce triptyque. Le W1 collecte des cartographies LiDAR d’intérieurs, des flux vidéo continus via une caméra de 13 mégapixels, des données de capteurs environnementaux et de la télémétrie de navigation, exactement les catégories de données citées par la FCC dans sa décision du 28 juillet. Les puces Horizon Robotics, chinoises, assurent l’inférence embarquée. Aucun audit de sécurité indépendant sur les pratiques de transmission de données du W1 n’a été publié à ce jour.
L’IFA 2026, avec ses 1 900 exposants venus de 49 pays dont environ 932 entreprises chinoises (un record, près de la moitié du total), offre au W1 un terrain de jeu européen sans équivalent du bannissement américain. La zone IFA Next, où Zeroth expose aux côtés de quelque 300 start-ups, est devenue la rampe de lancement de la robotique grand public chinoise vers le Vieux Continent. MagicLab y montre son humanoïde MagicBot X1 à 31 degrés de liberté. AiMOGA a décroché pour son Mornine la certification TÜV Rheinland EN 18031, une accréditation de cybersécurité européenne que Zeroth ne possède pas encore. Et NEURA Robotics, l’allemand qui a ouvert le coup d’envoi de l’IFA en juin, affiche un carnet de commandes dépassant le milliard de dollars, preuve que des alternatives manufacturées en Europe atteignent déjà une échelle institutionnelle.
Les acheteurs européens qui quitteront la Messe Berlin avec un bon de commande du W1 devront composer avec un angle mort réglementaire, car l’Union européenne n’a déployé aucun mécanisme équivalent à la Covered List pour les robots connectés d’origine chinoise. Le Règlement sur l’IA et le Règlement Machines 2023/1230 s’appliquent, sans imposer de restriction comparable. La segmentation réseau (isoler le robot des appareils sensibles), la vérification de la documentation de conformité RGPD et la consultation d’un juriste en souveraineté des données restent, pour l’heure, les seuls remparts à la disposition de l’acheteur individuel.
Zeroth a moins de deux ans d’existence, vend un robot à 4 999 dollars dont les spécifications n’ont été vérifiées par aucun laboratoire tiers, et se heurte déjà à un mur réglementaire sur le premier marché mondial. À Berlin, le W1 roule librement sur ses chenilles entre les stands. À Washington, la porte est fermée.

