Agility Robotics s’apprête à expédier en décembre ses premiers Digit v5 à une poignée de clients triés sur le volet, et cette cinquième génération d’humanoïde porte une promesse qui électrise toute l’industrie de la robotique : sortir définitivement de la cage grillagée qui, depuis des décennies, sépare les machines articulées des corps fragiles des opérateurs humains. L’entreprise née dans les laboratoires de l’Oregon State University en 2015 revendique déjà plus de 300 millions de dollars de commandes pluriannuelles pour ce robot bipède, avec un carnet de plus de trente clients en attente.
La cage, justement, est le nœud gordien de la robotique industrielle depuis que les bras articulés ont envahi les chaînes de montage dans les années 1980. Installer des barrières physiques autour d’un automate dévore de l’espace au sol, impose des modifications coûteuses aux bâtiments, perturbe les flux de circulation et fige les processus existants. Le Digit v5 embarque un arsenal de caméras, de capteurs et de logiciels capables de détecter, interpréter et anticiper les mouvements des personnes évoluant dans son périmètre, le tout couplé à des actionneurs cycloïdaux propriétaires (hanches et genoux) qui lui confèrent une stabilité dynamique suffisante pour encaisser un déséquilibre soudain sans lâcher sa charge ni tomber. Agility a poussé la démonstration jusqu’à retirer brutalement la surface sous les pieds du robot… qui a alors effectué un pas correctif tout en maintenant son chargement : la vidéo du Digit v5 en action montre cette stabilité en situation réelle.
Jonathan Hurst, cofondateur et « chief robot officer » d’Agility, résume l’enjeu avec une formule qui sonne comme un manifeste : « Nous pensons que la sécurité coopérative est le verrou essentiel pour l’adoption massive des humanoïdes, et notre Digit de nouvelle génération représente une étape importante vers un avenir où les robots deviennent des partenaires de confiance sur le lieu de travail. » Le choix du mot « coopératif » n’est pas anodin, il marque une rupture conceptuelle avec le paradigme du cobot classique (le bras collaboratif ralenti et bridé en force) pour viser un humanoïde mobile, autonome, capable de naviguer dans des environnements conçus pour des êtres humains sans la moindre infrastructure supplémentaire.
NVIDIA a d’ailleurs sélectionné Agility comme partenaire de lancement pour Halos, sa toute première pile logicielle de sécurité dédiée à l’IA physique et aux humanoïdes, un adoubement technologique qui ancre solidement le Digit v5 dans l’écosystème du géant des GPU. Le robot intègre aussi une bride ISO standard permettant de monter une large gamme d’effecteurs interchangeables (pinces, ventouses, outils de tri), avec à terme des changements d’outils entièrement autonomes. Sa batterie, dimensionnée pour tenir plus de vingt heures sur vingt-quatre, lui permettrait de couvrir trois équipes successives avec une seule machine, un ratio de productivité qui fait saliver les directeurs d’entrepôts confrontés à des pénuries chroniques de main-d’œuvre.
Agility ne débarque pas en terre inconnue. Ses Digit de génération précédente ont déjà cumulé 65 000 heures de fonctionnement dans neuf sites clients, dont ceux d’Amazon, Toyota, GXO Logistics et Mercado Libre. Chez GXO, dans l’entrepôt de Flowery Branch en Géorgie, les unités Digit ont déplacé plus de 100 000 bacs depuis mi-2024. Chez l’équipementier automobile Schaeffler, à Cheraw en Caroline du Sud, elles tournent quotidiennement en équipe d’usine depuis début 2025. Ce terrain d’expérimentation grandeur nature fournit la matière première, en données et en retours opérationnels, sur laquelle repose la conception du v5.
L’annonce s’inscrit dans un contexte financier tout aussi spectaculaire, puisque la société a révélé simultanément son intention d’entrer en bourse via une fusion SPAC à 2,5 milliards de dollars avec Churchill Capital Corp XI, le véhicule de Michael Klein (ancien de Citigroup). L’opération devrait générer plus de 620 millions de dollars de produit brut, alimentés notamment par un investissement PIPE mené par Foxconn, déjà actionnaire d’Agility aux côtés de DCVC, NVIDIA, Amazon et SoftBank. Peggy Johnson, la PDG recrutée début 2025 après des passages chez Microsoft et Magic Leap, estime le marché adressable dans la fabrication, la distribution et la logistique aux États-Unis à environ mille milliards de dollars, un chiffre qu’il convient sans doute de manier avec des gants, comme tout TAM figurant dans un deck d’introduction en bourse.
Et la concurrence ? Elle gronde de partout. Tesla prépare la production d’Optimus cet été, Figure AI (valorisé 39 milliards de dollars sur le papier) déploie ses machines chez BMW et Catalyst Brands, Boston Dynamics vise 2028 pour son Atlas dans les usines Hyundai, tandis que les fabricants chinois, Unitree, Agibot, EngineAI, représentaient à eux seuls environ 90 % des expéditions mondiales d’humanoïdes l’an dernier selon Omdia et se ruent vers les places boursières de Hong Kong et Shanghai. Qui, dans cette course frénétique à la bipédie artificielle, réussira le premier à convaincre un contremaître de laisser un robot de taille humaine circuler librement entre ses équipes de nuit ?
Le Digit v5 d’Agility Robotics, coté sous le ticker AGLT si la fusion aboutit, offrira en tout cas au marché public son tout premier instrument de mesure audité pour jauger la valeur réelle d’un fabricant d’humanoïdes, et décembre marquera le moment de vérité où la promesse d’un robot « hors de sa cage » devra se confronter aux exigences implacables d’un entrepôt en pleine activité.

