Apple a tranché. Pour réveiller Siri, la firme de Cupertino paiera chaque année près d’un milliard de dollars à Google, dont elle loue désormais le moteur Gemini. Voilà l’aveu qui structurait le keynote du 8 juin 2026.
Le décor, à la WWDC, tenait en une formule de marketing : « Siri IA », rebaptisée pour l’occasion, troque le vieux parseur de commandes de 2011 contre un assistant conversationnel qui tient le fil d’un dialogue, lit l’écran, comprend une image et agit à travers les applications. Apple promet qu’il croisera l’heure d’un vol piochée dans Mail avec l’agenda, puis rédigera un message sans quitter la conversation. La fameuse « personal context », teasée en 2024 et repoussée deux fois, atterrit enfin.
Sous le capot, la mécanique est moins solitaire que ne l’a longtemps clamé Apple. Une famille de cinq modèles, baptisée Apple Foundation Models, répartit la charge. Quatre petits modèles travaillent en local sur la puce maison. Le cinquième, AFM Cloud Pro, environ 1 200 milliards de paramètres, tourne sur des GPU Nvidia Blackwell B200 logés dans Google Cloud, le tout emballé dans l’infrastructure Private Cloud Compute. Apple a exigé le chiffrement confidentiel de Nvidia avant d’accepter du matériel tiers, une première pour une entreprise qui contrôlait jusqu’ici chaque couche de son produit.
Amar Subramanya, responsable de l’IA chez Apple, a présenté ce modèle comme « comparable en qualité aux modèles frontière de Gemini », sans livrer le moindre benchmark. Craig Federighi, lui, a tenu à border la formule devant la salle. « La part de Google Assistant que nous utilisons est nulle », a martelé le patron de l’ingénierie logicielle, rappelant qu’Apple a bâti son propre « World Knowledge Service » pour la récupération factuelle.
Le montant, en tout cas, n’a jamais été confirmé par Apple. C’est la presse, Bloomberg en tête, qui chiffre l’accord pluriannuel à un milliard de dollars annuels. La somme paraît dérisoire au regard d’un autre flux financier qui circule en sens inverse, ces quelque 20 milliards que Google verse chaque année pour rester le moteur de recherche par défaut de Safari. L’argent change de poche, la dépendance s’épaissit… et le concurrent Android nourrit désormais l’organe le plus intime de l’iPhone.
Les marchés n’ont guère apprécié. L’action AAPL a clôturé à 291,12 dollars le lundi, en repli de 3,5 %, soit près de 150 milliards de capitalisation évaporés en une séance. Alphabet a cédé 0,8 % à 360,58 dollars, Nvidia 3,2 %. Trois griefs expliquent ce froid. Le calendrier, d’abord, puisque Apple repousse le déploiement à l’automne 2027, avec bêta développeur immédiate et bêta publique le mois suivant. Les restrictions matérielles, ensuite. Et l’exclusion de l’Europe, enfin.
Car Siri IA réclame du muscle. Un iPhone 17 Pro ou un iPhone Air, un iPad doté d’une puce M4 et de 12 Go de RAM, un Mac M3 avec 12 Go. L’iPhone 17 standard et même l’iPhone 16 Pro Max restent à quai, une barrière qui pousse mécaniquement au renouvellement. L’assistant ne parlera d’abord qu’anglais, le français, l’allemand, l’espagnol, le chinois, le japonais et le coréen suivant par vagues.
L’Union européenne, elle, n’aura rien. Apple invoque des points de conformité non résolus avec le Digital Markets Act et exclut Siri IA d’iOS et d’iPadOS sur le Vieux Continent. Bruxelles a renvoyé la responsabilité à Cupertino, accusant la firme d’avoir réclamé une dérogation plutôt que de construire une solution interopérable. La Chine attend, elle, son feu vert réglementaire.
Les analystes se sont partagés entre soulagement et soupçon. Ming-Chi Kuo, de TF International Securities, avait fixé la barre avant l’événement, jugeant que Siri devait « surclasser Gemini, pas seulement le rattraper après des années de retard ». Mark Gurman, qui a documenté les contours du contrat, y voit une capitulation pragmatique, Apple ayant préféré « livrer un excellent assistant propulsé par Google plutôt qu’un médiocre propulsé par Apple ». Dan Ives, chez Wedbush, table sur la distribution, persuadé que la firme peut « transformer 1,5 milliard d’iPhone en machine de diffusion de l’IA du jour au lendemain ».
Reste l’arithmétique des usages, où Apple part de loin en notoriété. ChatGPT revendique 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires, l’application Gemini environ 750 millions mensuels. L’argument d’Apple n’est pas le nombre, c’est l’appareil. Siri débarque par défaut, à portée d’un glissement de doigt, sur le milliard et demi d’iPhone en service. Gene Munster, de Deepwater, résume l’épreuve réelle. Les utilisateurs reviendront-ils d’un coup vers l’assistant intégré, ou garderont-ils leurs applications dédiées ?
Pour les développeurs, le vrai cadeau s’appelle Foundation Models. Le framework ouvre le modèle embarqué d’Apple à quelques lignes de Swift, sans clé d’API, sans facturation au token, sans aller-retour réseau. Résumé, génération de texte, extraction structurée, le tout en local, gratuit, hors ligne. Le calcul d’Apple est connu, la plupart des tâches d’intelligence applicative (réécrire une phrase, taguer une photo, extraire une date) n’exigent aucun modèle frontière. Quant à ceux qui veulent plus de puissance, ils brancheront eux-mêmes Gemini, Claude ou ChatGPT, désormais proposés comme « Extensions » dans Siri sous iOS 27.
L’accord ressemble à un pont, jamais à une destination. Apple rejoue son vieux scénario, arriver en retard, s’appuyer sur un partenaire, puis intégrer si serré que le retard s’efface, comme jadis avec Plans ou les puces maison. La question, dans un domaine qui se réécrit tous les six mois, tient en une ligne. Combien de temps avant que Cupertino ne rapatrie chez lui ce qu’il loue aujourd’hui à son rival ?

