Le fabricant chinois Unitree Robotics a franchi lundi le cap décisif d’un comité d’admission sur le Star Market de Shanghai, ouvrant la voie à une introduction en Bourse que tout le secteur observe. La société de Hangzhou, qui avait déposé son dossier le 20 mars, espère lever 4,2 milliards de yuans (621 millions de dollars) en cédant au moins 40,4 millions d’actions, soit 10 % de son capital.
Deux séries de questions réglementaires et une inspection sur site ont précédé ce feu vert, désormais acquis avant l’étape d’enregistrement et d’émission. Unitree destinera les fonds à sa recherche-développement et à l’extension de ses capacités industrielles, deux chantiers qu’une jeune entreprise du hardware ne peut financer indéfiniment sur ses seuls bénéfices.
Les chiffres du prospectus, 363 pages, racontent une trajectoire que peu d’acteurs du secteur peuvent revendiquer. En 2025, Unitree a engrangé 1,71 milliard de yuans de revenus, contre 392 millions un an plus tôt, et dégagé un bénéfice net ajusté de 600 millions de yuans, une progression de 674,3 % sur sa première année profitable. UBTech, pionnier coté à Hong Kong depuis 2023 et premier humanoïde de l’histoire boursière, affiche un chiffre d’affaires supérieur (2 milliards de yuans) mais perd de l’argent depuis 2020. Unitree, lui, gagne le plus parmi ses pairs.
Le robot dansant qui avait fait sa renommée début 2025, sur l’un des plateaux télé les plus regardés de Chine, ne dit pourtant qu’une part de l’histoire. La maison vend aussi des quadrupèdes, ces machines à quatre pattes façon chien mécanique, plus de 30 000 unités écoulées entre 2022 et septembre 2025. Les humanoïdes, eux, ont basculé d’un strict 1,9 % du cœur de métier en 2023 à 51,5 % l’an dernier, avec 5 500 exemplaires vendus dont plus de 70 % à des laboratoires et des universités.
La baisse des prix accompagne cette industrialisation. Le tarif moyen d’un humanoïde Unitree est tombé de 593 400 yuans en 2023 à 167 600 yuans l’an dernier (environ 25 000 dollars), pendant que la marge brute grimpait vers 60 %. La société attribue cet écart à une intégration verticale assumée, c’est-à-dire la conception et la fabrication maison des composants critiques. Elon Musk, qui promet des Optimus à moins de 20 000 dollars et un lancement commercial fin 2027, vise la même cible de coût… la concurrence se jouera là.
Nvidia est venu sceller la légitimité d’Unitree au pire moment pour ses rivaux. Le concepteur de puces américain a retenu le H2, humanoïde de près d’1,80 mètre, pour son tout premier système robotique vendu aux chercheurs, de Stanford à l’ETH Zurich. L’ensemble marie le robot chinois au matériel Jetson Thor, au GPU Blackwell et aux modèles Isaac GR00T, les mains mécaniques venant de la singapourienne Sharpa. « Nous sortons la recherche humanoïde de frontière des seules mains des plus grandes entreprises technologiques et licornes de l’IA, pour la mettre à portée de chaque labo », a déclaré Rev Lebaredian, vice-président de la simulation d’IA physique chez Nvidia.
Cette dépendance, justement, constitue le talon d’Achille de toute la filière. Les humanoïdes reposent lourdement sur les puces et les systèmes Nvidia pour leur « cerveau », et Unitree reconnaît dans son document que les matières premières importées pèsent encore 20 % de sa chaîne d’approvisionnement, exposée aux « incertitudes des politiques commerciales et de la géopolitique ». Voilà un fabricant chinois dont l’avenir se négocie en partie à Santa Clara.
Le calendrier voit s’agglutiner les candidats. Dobot, déjà coté à Hong Kong, vise une double inscription sur le ChiNext de Shenzhen, tandis que Leju Robotics et Deep Robotics avancent vers leurs propres introductions. « La vague d’IPO d’humanoïdes va relever l’intérêt du marché pour les valeurs robotiques », résume Zhong Sheng, responsable de la recherche industrielle Chine chez Morgan Stanley. Ethan Qi, directeur associé chez Counterpoint Research, prévient que la Chine compte aujourd’hui plus de 100 sociétés d’humanoïdes, un nombre voué à se réduire à quelques dizaines une fois passée cette première salve de cotations.
Unitree assume désormais une ambition chiffrée, 75 000 humanoïdes et 115 000 quadrupèdes produits chaque année d’ici cinq ans, avec 480 salariés dont 175 ingénieurs en R&D. La firme pesait l’an dernier un tiers des ventes mondiales d’humanoïdes et plus de 40 % de ses recettes hors de Chine, le marché domestique ayant repris le dessus en 2025 sans que l’export recule en valeur absolue. Reste la question que cette IPO posera aux investisseurs, brutalement honnête : combien vaut une entreprise qui vend des robots à des laboratoires en attendant un marché grand public qui, lui, n’existe pas encore.

