Six milliards de dollars. C’est le prix que Nvidia vient de poser sur la table pour arracher à Poolside sa « Model Factory », le système qui a permis à cette startup franco-américaine de bâtir ses propres modèles d’intelligence artificielle orientés codage. L’accord, révélé par la newsletter Newcomer et confirmé cette semaine, n’est ni une acquisition ni un rachat déguisé. C’est une licence. Une licence non exclusive, accompagnée d’un milliard supplémentaire injecté dans Poolside à une valorisation de 12 milliards de dollars, et d’offres d’emploi adressées à 109 de ses ingénieurs. Les trois fondateurs restent. L’entreprise continue d’opérer seule. Nvidia, elle, repart avec l’arme.
Le géant de Santa Clara, déjà première capitalisation boursière mondiale, construit méthodiquement un arsenal de modèles ouverts sous la bannière Nemotron, sa famille de modèles open-weight que n’importe quel développeur peut télécharger, modifier, déployer. L’objectif est désormais affiché sans ambiguïté, celui d’un modèle ouvert d’un trillion de paramètres, capable de rivaliser frontalement avec les systèmes fermés d’OpenAI et d’Anthropic, et avec les modèles ouverts chinois DeepSeek et Qwen qui ont bousculé l’industrie ces derniers mois. Poolside, avec ses bureaux à Paris et aux États-Unis, avait d’ailleurs été présentée comme la réponse occidentale à cette offensive venue de Pékin et Hangzhou…
L’architecture du deal mérite d’être décortiquée, parce qu’elle révèle un modèle que Nvidia reproduit désormais en série. Avant Poolside, le fabricant de GPU avait déjà déboursé environ 20 milliards pour une licence non exclusive sur la technologie de Groq (spécialiste des puces d’inférence), puis quelque 900 millions pour Enfabrica (interconnexion réseau). Toujours le même schéma, acheter la licence, embaucher une partie des équipes, prendre une participation au capital, laisser l’entité vivre sa vie. Et surtout, éviter soigneusement le passage devant les autorités de régulation des fusions. Des élus américains ont d’ailleurs vivement critiqué cette stratégie, y voyant un contournement délibéré des mécanismes de contrôle antitrust.
Nvidia joue ici une partie qui dépasse largement la course aux benchmarks. En finançant des modèles ouverts, le groupe s’assure que l’écosystème d’intelligence artificielle ne se referme pas autour de deux ou trois acteurs propriétaires qui pourraient, à terme, concevoir leurs propres puces et se passer de ses GPU. Chaque développeur qui entraîne ou déploie un modèle Nemotron sur un cluster de serveurs consomme du silicium Nvidia. L’open-weight n’est pas de la philanthropie, c’est de la stratégie industrielle verticale. Le fait que Nvidia ait réduit de moitié, ce mois-ci même, un engagement de 250 milliards de dollars envers OpenAI éclaire la manœuvre sous un jour encore plus cru.
Poolside, de son côté, prévoit de redistribuer les 6 milliards à ses investisseurs existants d’ici la fin de l’année prochaine, ce qui constitue un retour spectaculaire pour une startup qui n’a jamais atteint le stade de l’introduction en bourse. L’entreprise avait débuté comme développeur d’agents IA spécialisés dans le code, avant de pivoter vers l’infrastructure des centres de données et de publier son propre modèle open source, optimisé pour tourner sur les serveurs équipés de puces Nvidia. Le cercle, on le voit, était déjà fermé bien avant la signature.
Qui contrôlera les modèles de fondation contrôlera la prochaine couche logicielle du monde, celle qui écrira le code des administrations, des systèmes de défense, des infrastructures critiques. Poolside travaillait déjà sur l’automatisation du codage pour des logiciels gouvernementaux et militaires. Nvidia récupère cette expertise et l’intègre à un écosystème ouvert, accessible aux alliés occidentaux, face à des modèles chinois dont la gouvernance échappe totalement à Washington.
Trois deals en quelques mois, plus de 27 milliards de dollars engagés sans qu’une seule fusion n’ait été soumise à examen réglementaire. Jensen Huang ne rachète pas des entreprises, il achète leur substance et laisse la coquille intacte pour que personne ne puisse crier au monopole.

