Paramount a calé au 11 juin 2027 la sortie en salles de son remake de Possession, le film d’horreur psychologique qu’Andrzej Żuławski avait arraché à sa propre détresse conjugale en 1981, et décidé de l’envoyer au combat le même week-end que How to Train Your Dragon 2 d’Universal, dans ce qui ressemble à la manœuvre de contre-programmation la plus audacieuse qu’un studio hollywoodien ait tentée sur un titre d’horreur non franchisé depuis des années. Parker Finn, le réalisateur dont la franchise Smile a engrangé plus de 355 millions de dollars au box-office mondial pour un investissement cumulé de 45 millions, écrira et réalisera cette relecture d’un film que la critique range volontiers parmi les œuvres les plus énigmatiques et les plus viscéralement éprouvantes jamais tournées.
Margaret Qualley incarnera Anna, le rôle qui avait valu à Isabelle Adjani le prix d’interprétation féminine à Cannes en 1981, et Callum Turner prendra la place de Sam Neill dans la peau de Mark, l’espion dont le mariage se désagrège jusqu’à engendrer une chose biologique tapie dans un appartement berlinois. Adjani elle-même a adoubé le choix de Qualley lors du Festival de Cannes 2026, confiant au magazine Numéro que la comédienne lui avait dit un soir « qu’elle lui ressemblait davantage qu’à sa propre mère », avant d’ajouter avec une élégance toute diplomatique « cette ressemblance familiale a sans doute influencé le choix du réalisateur ». Autour du duo principal gravitent Paul Dano, Diego Calva, Madeline Brewer, Emory Cohen et Nicholas Alexander Chavez, dont les rôles restent encore sous scellés.
Le pari de Paramount repose sur une conviction arithmétique autant qu’esthétique. Smile premier du nom avait rapporté 217,4 millions de dollars dans le monde pour un budget de 17 millions, et sa suite 138,1 millions pour 28 millions investis. Ces chiffres dessinent un public adulte, fidèle, friand d’horreur atmosphérique, un public qui n’ira pas voir un dragon animé en prises de vues réelles le même vendredi soir. Quand Hereditary (2018) ou Midsommar (2019) avaient prouvé que l’horreur d’auteur pouvait prospérer en début d’été, aucun des deux n’avait été lancé en sortie large face à un blockbuster familial. Paramount propose ici une expérience grandeur nature, une démonstration que le genre peut tenir un créneau estival en frontal.
Parker Finn a décrit Possession comme « l’un de mes films préférés de tous les temps » et promis une version dotée de « toutes les dents et toute la férocité de l’original » avec « de nouvelles explorations », selon Entertainment Weekly. La formule n’est pas anodine… Elle positionne le projet comme un prolongement spirituel plutôt qu’une reconstruction plan par plan, ce qui est probablement la seule approche viable quand on s’attaque à un film né d’une crise autobiographique aussi dévorante. Żuławski avait écrit le scénario pendant son divorce d’avec l’actrice Małgorzata Braunek et son exil forcé hors de Pologne par la censure communiste. La créature conçue par Carlo Rambaldi (le même artisan qui avait fabriqué la tête mécanique de l’Alien de Ridley Scott, puis E.T. pour Spielberg) n’était pas un monstre extérieur, elle était la matérialisation charnelle d’un effondrement intérieur, grandissant sur les murs d’une salle de bains jusqu’à prendre forme humaine.
La parenté thématique entre Smile et l’original de 1981 donne à la démarche de Finn une cohérence que peu de cinéastes de genre pourraient revendiquer. Dans Smile, le trauma se propage d’un individu à l’autre comme un pathogène, visible uniquement par ceux qui sont déjà contaminés. Dans Possession, il ne se diffuse pas vers l’extérieur, il gestate à l’intérieur, se développe en proportion exacte de la douleur psychique de son hôte jusqu’à acquérir une autonomie physique terrifiante. Finn passe d’un trauma qui circule à un trauma qui s’enracine, et ce glissement constitue un approfondissement de la même obsession plutôt qu’un changement de registre.
Le tournage, mené en juillet 2026 à Jersey City dans le New Jersey, s’est effectué sur pellicule 35 mm, un choix techniquement et financièrement lourd qui ancre le remake dans le même grain instable, la même texture froide et surexposée que Bruno Nuytten avait captée dans le Berlin-Ouest de la Guerre froide. Refuser le numérique pour un blockbuster d’été programmé en sortie large, c’est affirmer que le dialogue avec l’original se joue aussi au niveau de l’image, pas uniquement du scénario.
Robert Pattinson figure parmi les producteurs aux côtés de Jonathan Fass (via Bad Feeling, la société de Finn), Roy Lee et Andrew Childs (via Vertigo Entertainment), tandis que Marc Bienstock occupe le poste de producteur exécutif. La présence de Pattinson, acteur devenu l’un des producteurs les plus avisés de sa génération dans le cinéma de genre et d’auteur, confère au projet une crédibilité supplémentaire auprès d’un public cinéphile qui scrute ce remake avec un mélange de ferveur et de suspicion.
Sam Neill, l’interprète originel de Mark, celui qui avait qualifié Possession de « film le plus extrême que j’aie jamais tourné, à tous les égards possibles », est décédé le 13 juillet 2026 à Sydney d’une pneumonie, à 78 ans, après avoir vaincu un lymphome T angio-immunoblastique grâce à une thérapie CAR-T et s’être déclaré en rémission complète en avril 2026. Sa disparition soudaine projette une ombre biographique inattendue sur le remake, qui se trouve désormais achevé en l’absence de l’homme dont la performance originale reste, pour ne pas dire hante, la référence absolue du rôle.
La question que tout cinéphile se pose (et que les sceptiques formulent avec une franchise salutaire sur les forums spécialisés) est celle-ci. Peut-on refaire un film qui tirait sa puissance d’une crise existentielle irréductiblement personnelle ? L’original de Żuławski résiste à la logique industrielle du remake précisément parce qu’il n’a jamais été un produit, il a été un exorcisme. La scène du métro berlinois, douze minutes de convulsions continues où Adjani semble littéralement expulser son personnage hors de son propre corps, est devenue un totem viral sur TikTok et YouTube, réappropriée par une génération qui n’a jamais vu le film en salle mais en connaît les images les plus extrêmes. Massive Attack avait déjà fait rejouer la séquence par Rosamund Pike dans le clip de « Voodoo in My Blood » en 2016.
Qualley arrive à ce rôle avec, dans les muscles et dans la mémoire, l’expérience de The Substance (2024) de Coralie Fargeat, un film d’horreur corporelle sur la division féminine qui exigeait exactement le type d’engagement physique total que Żuławski avait imposé à Adjani. Le parcours est d’une logique presque chirurgicale, comme si Fargeat avait, sans le savoir, préparé Qualley à ce que Finn s’apprête à lui demander.
Paramount positionnera Possession entre Skeletons de JT Mollner avec Brie Larson (prévu le 4 juin chez Columbia) et Spider-Man: Beyond the Spider-Verse (le 18 juin), dans un mois de juin 2027 qui s’annonce comme un champ de bataille où l’horreur d’auteur, l’animation de prestige et la franchise familiale se disputeront chaque écran disponible. Le 11 juin au soir, on saura si un studio peut transformer quarante-six ans de culte souterrain en événement estival de masse, ou si certains films sont condamnés à rester des fantômes magnifiques qu’on ne peut qu’admirer sans jamais les reproduire.

