Un million de dollars récoltés en quelques jours sur Kickstarter, trois déclinaisons de montures, et pas le moindre objectif photo niché dans les branches… XGIMI, le fabricant chinois jusqu’ici cantonné aux vidéoprojecteurs intelligents, vient de percuter le marché des lunettes connectées avec une proposition qui ressemble à un manifeste anti-surveillance. Le MemoMind One, dévoilé pour la première fois au CES 2026 puis lancé en financement participatif début juillet, s’est déjà imposé comme le contre-pied le plus bruyant aux Ray-Ban de Meta et à leurs cousines bardées de capteurs optiques.
Le pari tient en une soustraction. Là où Meta, Snap et consorts empilent les caméras, la reconnaissance faciale et les fonctions de capture vidéo (avec les polémiques qui vont avec), XGIMI a délibérément arraché tout appareil d’enregistrement visuel de ses montures. Résultat immédiat sur la balance, puisque le MemoMind One pèse environ 47 grammes, soit un poids qui le rapproche davantage d’une paire de lunettes de lecture que d’un casque de réalité augmentée. Résultat tout aussi tangible dans les interactions sociales, comme le rapporte Andrew Liszewski de The Verge après une semaine d’essai « la plupart des gens autour de moi n’avaient aucune idée que ces lunettes avaient des fonctions intelligentes ».
L’absence de caméra n’est pas qu’un argument marketing calibré pour rassurer les paranoïaques du RGPD. Elle répond frontalement au backlash qui frappe depuis des mois les lunettes connectées équipées d’objectifs, régulièrement interdites dans les salles de classe, les tribunaux, les open spaces et même certains bars de San Francisco. En retirant la source même de l’anxiété collective, XGIMI rend ses lunettes potentiellement acceptables partout, des amphithéâtres universitaires aux réunions de conseil d’administration, là où un dispositif d’enregistrement déclencherait une levée de boucliers.
Deux micro-projecteurs à LED et des prismes à guide d’ondes transparents logés dans chaque verre composent l’écran du MemoMind One, un affichage monochrome vert vif (640 × 350 pixels, jusqu’à 2 000 nits) que seul le porteur peut voir. L’esthétique rappelle, selon The Verge, les vieux Apple II des années 80, et pourtant la sensation de lire un flux d’informations suspendu dans le vide conserve quelque chose de profondément futuriste. La lisibilité reste excellente en intérieur, mais se dégrade sensiblement sous le soleil direct, un défaut que la couleur verte, aussi percutante soit-elle, ne suffit pas à compenser face à un ciel d’été.
L’intelligence embarquée s’articule autour d’un assistant vocal activable par la commande « hi, Memo » ou par pression du bouton unique situé près de la charnière droite. Les réponses s’affichent en texte sur l’écran privé en quatre à cinq secondes environ, avec la possibilité de les faire lire à voix haute par les haut-parleurs Harman Kardon intégrés dans les branches. Le dispositif propose aussi de la transcription en temps réel, des résumés de réunion générés par IA, un téléprompteur capable de suivre la cadence de l’orateur, et un mode traduction simultanée qui convertit les conversations dans plusieurs langues. L’autonomie annoncée grimpe jusqu’à 16 heures d’utilisation, un chiffre qui, s’il se confirme en conditions réelles, écraserait la concurrence.
Tout n’est pas encore au point, et il serait malhonnête de le taire. Le logiciel, encore en version bêta, souffre d’une dépendance excessive à l’application mobile compagnon, notamment pour la navigation (limitée aux itinéraires piétons et cyclistes) et la configuration de la traduction. Les haut-parleurs ouverts, même au volume minimal, laissent filtrer suffisamment de son pour que les voisins captent l’essentiel d’un appel téléphonique. Et la fonction « Moments », qui enregistre en continu l’environnement sonore pour générer un journal quotidien automatisé, produit des résumés souvent truffés d’erreurs, un comble pour un produit qui brandit l’étendard de la vie privée. XGIMI prévoit d’ailleurs de facturer cette fonctionnalité 19,99 dollars par mois, un tarif qui paraît difficile à justifier en l’état.
La campagne Kickstarter propose le modèle standard à 399 dollars (499 avec verres correcteurs), contre un prix public attendu à 599 dollars après la période de financement. Les éditions personnalisables en coloris montent à 449 dollars en early bird, 699 dollars ensuite. Les premières livraisons sont prévues pour fin juillet 2026, un calendrier serré qui laisse peu de marge pour polir un logiciel encore rugueux. Au-delà du MemoMind One, la gamme comprend le Memo Air Display, un modèle monoculaire encore plus discret, et un troisième produit en développement dont XGIMI n’a dévoilé que l’ambition de ressembler à des lunettes parfaitement ordinaires.
Et si la question n’était finalement plus « que peuvent faire vos lunettes ? » mais « que choisissent-elles de ne pas faire » ? En renonçant volontairement à la capture d’images, XGIMI transforme une limitation technique en argument philosophique, celui d’une technologie qui augmente son porteur sans menacer son entourage. Le million de dollars déjà récolté suggère que cette promesse, du moins, trouve son public.

