Wetherspoons, mastodonte de la bière bon marché avec ses 800 établissements au Royaume-Uni, a formellement interdit à ses clients d’utiliser la fonction caméra des Ray-Ban Meta à l’intérieur de ses pubs. Un porte-parole de la chaîne a résumé la chose avec une franchise toute britannique, estimant que « les lunettes Meta semblent enfreindre ce code, et le bon sens, en permettant une surveillance sournoise ». Quiconque franchit la porte avec l’appareil au visage se verra demander d’éteindre l’objectif, faute de quoi l’entrée lui sera refusée.
Le geste de Wetherspoons n’est pourtant que la pointe visible d’un mouvement qui s’étend à travers toute l’industrie de l’hospitalité britannique. Le restaurateur londonien Jeremy King a déclaré au Guardian que ses convives ne devraient pas porter ces lunettes enregistreuses dans ses établissements. Le réseau de clubs privés Soho House considère désormais que son interdiction de filmer couvre aussi les smart glasses et se réserve le droit de demander à ses membres de les retirer. ATG Theatres exigera de son côté que le public les enlève pendant les représentations. La liste s’allonge chaque semaine, et dessine un périmètre d’exclusion qui rappelle furieusement l’épisode Google Glass de 2013, quand les restaurants de Seattle refoulaient déjà les porteurs du fameux monocle de Mountain View. La différence, cette fois, tient dans un détail qui pèse lourd… les Ray-Ban Meta se vendent effectivement par millions.
Des femmes ont décrit publiquement un sentiment de « violation » en découvrant qu’elles avaient été filmées à leur insu par des porteurs de ces lunettes, et l’association britannique Refuge, spécialisée dans la lutte contre les violences domestiques, a averti à plusieurs reprises que le dispositif « menace la sécurité de toutes les femmes et filles dans l’espace public, en facilitant le harcèlement, la surveillance et d’autres formes d’abus ». Les vidéos dites de « pick up », où des hommes abordent des femmes en les filmant secrètement avant de diffuser les séquences sur les réseaux sociaux, sont devenues un genre à part entière sur Instagram. Adam Mosseri, patron de la plateforme (propriété de Meta, ironie du circuit fermé), a promis de combattre cette tendance « par tous les moyens possibles ».
Meta a bien tenté de répondre par le design, en intégrant un voyant lumineux qui s’allume pendant l’enregistrement et en désactivant la caméra si quelqu’un tente de masquer cet indicateur. Cela n’a manifestement pas suffi. Les témoignages de personnes filmées sans le savoir continuent d’affluer, et la parade technique bute sur un problème d’échelle perceptive, car un minuscule LED sur une branche de lunettes reste quasi imperceptible dans un pub bondé ou un wagon de métro.
Le dossier a franchi un seuil supplémentaire à Bruxelles, où des eurodéputés issus de quatre groupes politiques (S&D, Verts, La Gauche, Renew) couvrant dix-sept pays ont adressé une question écrite à la Commission européenne. Ils exigent de savoir quelles mesures seront prises, conjointement avec les autorités nationales de protection des données, pour vérifier la conformité de Meta au RGPD. Leur inquiétude a été aiguisée par les révélations des quotidiens suédois Svenska Dagbladet et Göteborgs-Posten, selon lesquels les lunettes avaient enregistré des utilisateurs dans des situations intimes, les images étant ensuite envoyées à Sama, un sous-traitant basé au Kenya, pour entraîner les modèles d’intelligence artificielle de Meta. Des employés de Sama ont confié aux journalistes suédois avoir vu des images de personnes en train de se changer, vraisemblablement captées sans consentement, et ont précisé que le floutage automatique des visages censé protéger l’anonymat ne fonctionnait pas toujours.
L’exportation de données personnelles européennes vers le Kenya pose en elle-même un problème juridique épineux, puisque Nairobi n’a pas encore obtenu de décision d’adéquation de la part de la Commission, ce qui impose des garanties contractuelles spécifiques que les parlementaires veulent voir vérifiées. La Commission irlandaise de protection des données, compétente pour superviser Meta en Europe, a indiqué avoir contacté l’entreprise après ces révélations et attendre une réponse, tout en rappelant qu’elle suit le dossier des wearables Meta depuis 2021 et que le géant américain avait déjà renforcé certaines protections en 2023 sous sa pression.
Le Comité européen de la protection des données prépare par ailleurs un rapport dédié aux lunettes connectées, attendu dans les prochains mois. Certains régulateurs nationaux n’attendent pas sa publication. Le commissaire allemand à la protection des données estime que les lunettes-caméras pourraient déjà enfreindre la législation sur les dispositifs d’enregistrement dissimulés. La CNIL française a signalé les risques, et des militants néerlandais réclament des mesures concrètes. Au Royaume-Uni, une pétition demande au Parlement d’interdire purement et simplement la vente de lunettes intelligentes équipées de caméras.
Les tribunaux new-yorkais et ceux de plusieurs autres États américains interdisent déjà le port de ces dispositifs dans les salles d’audience. La conférence de hackers DEF CON les refuse, la Corée du Sud les bannit des salles d’examen pour empêcher la triche, et les organisateurs de Comic-Con les ont récemment exclues de leurs événements. Aucun pays n’a encore légiféré pour en proscrire la commercialisation, du moins pas à ce stade, et Meta peut légitimement rappeler que ses lunettes offrent des fonctions utiles aux malvoyants et aux malentendants. Mais la pression réglementaire converge vers un point unique, l’objectif intégré dans la monture, et la question qui se pose désormais à Cupertino comme à Menlo Park est celle qu’Apple semble avoir déjà tranchée en différant indéfiniment l’ajout d’une caméra sur ses propres lunettes.
Qui, dans un pub de Birmingham ou une terrasse de Montmartre, a jamais consenti à devenir le figurant anonyme d’un dataset d’entraînement pour l’IA, relu par un annotateur à Nairobi ?

