Motorola vient de déposer un brevet aux États-Unis pour un appareil qui ferait sans doute saliver n’importe quel amateur de gadgets, un objet hybride qui tient au poignet comme une smartwatch et se déploie, segment par segment, jusqu’à former un écran de téléphone pliable. L’idée est spectaculaire, presque cinématographique, et mérite qu’on la décortique avant de s’emballer.
Le mécanisme décrit dans le document repose sur un système de charnières articulées combiné à des aimants intégrés dans chaque section du bracelet-écran. En position montre, l’écran flexible s’enroule autour du poignet, maintenu en place par les aimants qui verrouillent les segments entre eux. Pour passer en mode téléphone, l’utilisateur détache le bracelet, déplie les sections une à une (les aimants guidant alors l’alignement), et obtient une surface d’affichage continue, plate, exploitable comme un smartphone classique. Chaque charnière est conçue pour offrir un angle de rotation suffisant afin d’éviter les plis visibles sur la dalle, un casse-tête que connaissent déjà bien les fabricants d’écrans OLED flexibles.
Motorola n’est évidemment pas un novice sur le terrain du pliable. La marque, propriété de Lenovo depuis 2014, a relancé en 2019 son mythique Razr sous forme de smartphone à clapet pliable, et en est aujourd’hui à sa cinquième génération (Razr 50 Ultra). L’ADN du pliable est donc profondément ancré dans la stratégie produit du constructeur, ce qui rend ce brevet un poil plus crédible qu’un délire de bureau d’études isolé. Mais un poil seulement.
Car il faut rappeler, avec toute la sobriété nécessaire, qu’un brevet n’est absolument pas une promesse commerciale. Les registres de l’USPTO (l’office américain des brevets) regorgent de concepts déposés par Samsung, Apple, Google ou LG qui n’ont jamais vu la lumière d’un rayon de magasin. Motorola protège ici une idée, une piste d’innovation, un territoire technologique. Rien de plus. Aucune date de sortie, aucun prix, aucun partenaire de fabrication n’ont été évoqués. L’appareil n’existe tout bonnement pas en dehors de schémas techniques et de revendications juridiques.
Les défis d’ingénierie restent d’ailleurs colossaux pour quiconque voudrait transformer ce concept en produit réel. Loger une batterie suffisante dans un format bracelet, garantir la durabilité d’un écran flexible soumis à des centaines de pliages et dépliages quotidiens, gérer la dissipation thermique d’un processeur comprimé dans quelques millimètres d’épaisseur… Chaque contrainte est un mur. Et qui dit montre connectée dit aussi capteurs biométriques (fréquence cardiaque, SpO2, accéléromètre), qu’il faudrait intégrer sans sacrifier la fonction téléphone.
D’autres constructeurs ont déjà exploré des territoires voisins. Nubia, filiale de ZTE, avait commercialisé dès 2019 son Alpha, un « téléphone-bracelet » doté d’un écran OLED flexible de 4 pouces enroulé autour du poignet. Le résultat était fascinant sur le papier, franchement laborieux à l’usage, et l’appareil a rapidement sombré dans l’oubli commercial. Le brevet de Motorola semble toutefois aller plus loin en proposant une véritable transformation physique de l’objet, pas un écran incurvé porté en permanence au poignet, plutôt un appareil qui change littéralement de forme selon l’usage.
Alors, verra-t-on un jour ce mutant technologique en vitrine ? Peut-être. Motorola possède l’expertise pliable, Lenovo dispose de la puissance industrielle, et la miniaturisation des composants progresse chaque année à un rythme effréné. Le marché des wearables, estimé à plus de 60 milliards de dollars en 2024, cherche désespérément son prochain saut évolutif après des années de montres connectées qui se ressemblent toutes, du moins dans leur format rectangulaire ou circulaire figé.
Ce brevet dessine un futur où la frontière entre montre et téléphone s’efface dans un claquement d’aimants, un futur encore très hypothétique, mais suffisamment excitant pour qu’on garde un œil bien ouvert sur ce que Motorola prépare dans ses laboratoires.

