Deux sénateurs que tout oppose idéologiquement, Josh Hawley (républicain, Missouri) et Dick Durbin (démocrate, Illinois), ont conjointement adressé le 12 août une lettre au PDG de Roblox, David Baszucki, ouvrant une enquête formelle sur les défaillances de la plateforme en matière de sécurité des mineurs. La sous-commission du Sénat sur le Crime et le contre-terrorisme exige la préservation de l’ensemble des documents internes et formule plus d’une douzaine de requêtes auxquelles l’entreprise devra répondre avant le 31 août.
« You trumpet Roblox as a safe digital playground for children as young as five. But the public record raises serious questions about this promise of safety », écrivent les deux élus dans un courrier dont le ton tranche avec les habituelles politesses du Capitole. Les griefs énumérés sont d’une gravité peu commune pour une plateforme de jeux vidéo, puisque la lettre mentionne des cas documentés de grooming, d’enlèvements, de viols et de meurtres d’enfants entrés en contact avec des prédateurs via Roblox, ainsi que la circulation de contenus pédocriminels (CSAM).
Les chiffres donnent le vertige. Roblox a signalé en 2025 pas moins de 65 381 cas de suspicion d’exploitation sexuelle de mineurs au National Center for Missing & Exploited Children (NCMEC), soit bien plus du double du volume enregistré l’année précédente. Une trajectoire qui, pour les sénateurs, trahit un arbitrage délibéré entre croissance et protection. « Roblox appears to prioritize revenue and engagement metrics over the safety and well-being of our children », assènent Hawley et Durbin, avant de conclure leur missive par un avertissement sans fioriture : « Let us be clear: children on your platform are hurting. Congress will not look the other way. »
Matt Kaufman, chief safety officer de Roblox, a tenté vendredi de rassurer en affirmant que l’entreprise ne transige jamais sur la sécurité de ses jeunes utilisateurs. « We do not compromise on that commitment. We look forward to sharing the facts about how we work to protect children on the platform », a-t-il déclaré. La plateforme a effectivement multiplié les mesures correctives ces derniers mois, notamment l’introduction d’une vérification d’âge combinant estimation biométrique et pièce d’identité officielle, l’interdiction du partage d’images et de vidéos dans les messageries, le déploiement de filtres bloquant les informations personnelles et le renforcement des contrôles parentaux pour les moins de 16 ans, qui ne peuvent désormais plus échanger avec des adultes en dehors d’un cercle de contacts approuvés.
Ces ajustements tardifs n’ont pourtant pas suffi à éteindre l’incendie judiciaire qui entoure la plateforme depuis des mois. Roblox a déjà réglé des poursuites avec plusieurs États américains, dont l’Alabama, le Nevada (pour un montant de 12 millions de dollars assorti d’obligations renforcées), la Virginie-Occidentale et le Dakota du Sud. La Louisiane a engagé des poursuites en qualifiant Roblox de terreau où « les prédateurs d’enfants prospèrent ». En Floride, une adolescente a attaqué conjointement Roblox et Discord en avril 2025. La Securities and Exchange Commission s’intéressait elle aussi de près aux pratiques de l’entreprise en début d’année dernière. Et la pression dépasse largement les frontières américaines… L’Australie enquête sur des cas de grooming, tandis que le Royaume-Uni évoque la nécessité de « solutions drastiques ».
L’enquête sénatoriale s’inscrit dans un mouvement législatif plus large, puisque Hawley et Durbin ont parallèlement réintroduit le STOP CSAM Act, un texte visant à durcir les obligations des plateformes numériques en matière de lutte contre les contenus pédocriminels. Baszucki devra désormais fournir des preuves tangibles de la capacité de Roblox à se réguler, et ce dans un délai de deux semaines. Peut-on encore vendre un « terrain de jeu numérique sûr » à des parents quand les signalements d’exploitation doublent d’une année sur l’autre ? Le Sénat, en tout cas, a décidé que la réponse ne pouvait plus venir uniquement de l’entreprise elle-même.

