C’est un pari fou qu’Evan Spiegel a dévoilé le 16 juin dernier, lors de l’Augmented World Expo, les Snap Specs, une paire de lunettes de réalité augmentée autonome vendue en précommande 2 195 euros, et dont les premières livraisons sont attendues cet automne aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France. Quinze fois le prix des Spectacles à 150 euros lancées en 2016, ces lunettes caméra restées confidentielles. Le message du cofondateur de Snap tient en une conviction forte qui se veut presque prophétique : vingt ans après l’iPhone, l’humanité serait enfin prête à lever les yeux de son écran.
Les lunettes Specs embarquent deux processeurs Snapdragon, l’un dédié à la vision par ordinateur, l’autre au rendu des « Lenses », ces effets de réalité augmentée qui constituent l’ADN de Snapchat depuis une décennie. Le tout pèse 132 grammes dans la version 47 mm (136 grammes en 52 mm), taillé dans un polymère suisse TR90, avec un champ de vision de 51 degrés, 16 millions de couleurs et une latence motion-to-photon de 7 millisecondes. Les verres électrochromiques, issus de la même technologie que les hublots du Boeing 787 Dreamliner, passent du transparent au teinté en dix secondes. Quatre heures d’autonomie en usage mixte, un étui de recharge offrant quatre cycles supplémentaires… L’ambition technique est là, empilée couche par couche comme un millefeuille d’ingénierie optique.
« Les gens remettent véritablement en question leur relation aux écrans », a lancé Spiegel à CNBC, évoquant les douleurs cervicales et le sentiment diffus de rater sa propre vie le nez collé à un téléphone. Le patron de Snap positionne délibérément ses lunettes contre les dispositifs audio-only de Meta et Google, qu’il balaie d’un revers de main en les qualifiant de « casques ouverts glorifiés » qui « ne font pas grand-chose ». Père de quatre garçons, il raconte tester les Specs en famille pour jouer au laser tag dans le salon ou explorer des dinosaures en 3D, plutôt que de laisser ses enfants s’abîmer devant un petit écran solitaire.
Le positionnement tarifaire place les Specs dans un no man’s land. Très en dessous de l’Apple Vision Pro à 3 999 euros et dont les ventes n’ont jamais décollé. Très largement au-dessus lunettes IA Ray-Ban Meta Wayfarer aujourd’hui affichée à 337 euros, et qui s’écoulent aujourd’hui par millions. Google, de son côté, prépare avec Samsung, Warby Parker et Gentle Monster des lunettes IA dont on ignore encore le prix.
Quel acteur va réussir à capter le portefeuille d’un consommateur déjà échaudé par l’inflation ? Le cœur de cible historique de Snap a toujours penché vers les jeunes, un public rarement disposé à débourser plus de 2 000 euros pour un gadget, aussi spectaculaire soit-il. Wall Street a d’ailleurs accueilli l’annonce avec un recul d’environ 4 % du titre en séance, rappelant que Snap n’a encore jamais dégagé de bénéfice annuel depuis son introduction en Bourse.
Snap a pourtant structuré son offensive méthodiquement, en créant dès janvier une filiale baptisée Specs Inc. pour isoler financièrement le développement matériel, et en déposant plus de 7 000 brevets au fil de la conception. L’écosystème développeur, nerf de la guerre pour toute plateforme de calcul spatial, compte déjà des centaines de Lenses publiées, dix mises à jour de Snap OS en un an et demi avec plus de 40 nouvelles API, et un kit de développement natif tout neuf. L’intégration d’outils de codage agentique via Claude Code d’Anthropic, Codex d’OpenAI et Cursor vise à accélérer la création de contenus AR dopés à l’intelligence artificielle.
La campagne de lancement, témoigne d’une ambition culturelle et technologique. Snap ne vend pas qu’un périphérique, mais vend une vision du monde où le numérique s’efface derrière le réel au lieu de le dévorer. Reste à savoir si 2 295 € suffisent à acheter cette promesse, ou si le marché des lunettes intelligente en réalité augmentée demeure un terrain où les rêves les plus flamboyants viennent encore se fracasser sur le mur du prix.

