La marque qui a dynamité le marché de l’optique en vendant des montures à 95 dollars sur Internet vient de franchir un cap spectaculaire, celui des lunettes connectées, en s’associant à deux mastodontes de la tech pour défier frontalement les Ray-Ban Meta de Mark Zuckerberg. Warby Parker, Google et Samsung ont dévoilé ensemble le design d’une paire de smart glasses tournant sous Android XR, propulsée par l’intelligence artificielle Gemini et alimentée par la puce Qualcomm Snapdragon AR1 Gen1, avec un lancement confirmé pour l’automne 2026.
Dave Gilboa, cofondateur et co-CEO de Warby Parker, a résumé l’ambition du projet avec une formule qui en dit long sur le positionnement voulu : « Les lunettes sont la technologie la plus personnelle que nous utilisons, et la toute première chose que les gens remarquent chez vous. » Tout est là. Warby Parker ne veut pas fabriquer un gadget de plus qu’on range dans un tiroir après trois semaines d’émerveillement. La marque new-yorkaise entend produire un objet qu’on porte sur le nez avec fierté, un accessoire de mode qui se trouve aussi être un ordinateur miniature capable de voir, d’écouter et de répondre.
Les fonctionnalités déjà confirmées dessinent un portrait de famille très proche des Ray-Ban Meta, tout en misant sur l’écosystème Google pour se différencier. Une caméra unique permet la capture photo et vidéo en vue subjective (déclenchement par bouton physique ou commande vocale), tandis que Gemini exploite ce capteur pour analyser ce que l’utilisateur regarde, proposer une traduction en temps réel, guider la navigation ou résumer les notifications entrantes. Des haut-parleurs intégrés dans les branches diffusent musique et appels, et des zones tactiles sur les montures complètent le contrôle vocal. Pas d’écran interne, pas de réalité augmentée à proprement parler… mais un assistant omniprésent, logé dans le verre et l’acétate.
L’autonomie annoncée atteint jusqu’à neuf heures sur une charge, un chiffre plutôt généreux pour ce format, et l’étui rigide fourni embarque de quoi recharger intégralement les lunettes jusqu’à sept fois avant de devoir lui-même retrouver une prise. Sur le terrain de la vie privée, Shahram Izadi, vice-président Google Android XR, a tenu à préciser que la confidentialité avait été « pensée dès la conception », avec un indicateur LED qui s’allume systématiquement pendant l’enregistrement. Google et Samsung ont promis d’en révéler davantage sur les garde-fous avant la commercialisation.
Le marché boursier a réagi avec sa nervosité coutumière, l’action Warby Parker (WRBY) ayant d’abord plongé de 9 % le jour de l’annonce à Google I/O en mai 2026, avant de regagner 0,6 % en after-hours, comme si Wall Street hésitait entre l’excitation et la prudence face à un pari industriel aussi ambitieux. Sur douze mois, le titre affiche tout de même une progression d’environ 45 %. Stifel a maintenu sa recommandation « Hold », jugeant l’annonce encore trop floue pour modifier ses modèles, tandis que BTIG a conservé un « Buy » résolument optimiste.
Le véritable enjeu se joue sur l’étagère du prix. Les Ray-Ban Meta, devenues la référence du segment depuis leur lancement, se négocient dans une fourchette de 300 à 400 dollars, un seuil psychologique que Warby Parker et ses partenaires devront impérativement approcher pour espérer conquérir un public de masse. Ni Samsung ni Google n’ont encore communiqué le moindre tarif, pas plus qu’une date précise au-delà de la fenêtre « automne 2026 ». Deux autres modèles co-développés avec la maison coréenne Gentle Monster complètent la gamme Android XR, portant à quatre le nombre de paires attendues, du moins pour cette première salve.
Pour Warby Parker, ce virage vers les wearables représente bien davantage qu’un coup marketing saisonnier. La marque, bâtie sur la promesse de démocratiser l’accès à des montures élégantes et abordables, tente ici de prouver qu’un opticien digital peut rivaliser avec Meta sur le terrain de l’informatique faciale, à condition de s’adosser aux bons partenaires technologiques. Google apporte Gemini et Android XR, Samsung fournit l’ingénierie matérielle et la puissance de distribution, Warby Parker injecte son savoir-faire en design et sa communauté de millions de porteurs de lunettes déjà conquis par son esthétique.
Reste la question que tout le monde esquive encore avec élégance : qui, de Meta ou du trio Google-Samsung-Warby Parker, parviendra à transformer les smart glasses en objet aussi banal qu’une paire d’AirPods, pour ne pas dire aussi indispensable qu’un smartphone ?

