Google a déployé ce jour en France son « Mode IA » et « AI Overviews », deux fonctionnalités qui synthétisent le Web pour offrir des réponses toutes faites aux internautes, et qui posent déjà un problème de fiabilité. Car derrière la promesse d’un accès simplifié à l’information se cache une mécanique qui, faute de discernement, transforme la désinformation en vérité algorithmique.
Prenons un cas que nous avions documenté dans nos colonnes. Bit GPT APP, une arnaque financière identifiée de longue date par les autorités et les journalistes spécialisés, se retrouve aujourd’hui décrite par les AI Overviews de Google avec le sérieux d’une fiche produit. L’aperçu généré par l’IA énumère les « fonctionnalités principales » du service « trading automatisé piloté par intelligence artificielle, mode manuel pour les utilisateurs expérimentés, alertes personnalisables en temps réel », comme s’il s’agissait d’une plateforme parfaitement légitime. Un disclaimer générique sur les risques liés à l’investissement accompagne le tout, cette petite phrase de précaution que personne ne lit et qui, surtout, ne mentionne jamais qu’il s’agit d’une escroquerie. L’IA de Google a tout bonnement aspiré le contenu de sites de faux avis, ces vitrines fabriquées pour piéger les victimes, et les a restitués sous le sceau de la respectabilité du moteur de recherche le plus utilisé au monde.
Robby Stein, vice-président de Google, a déclaré lors du lancement que « l’arrivée de l’IA est peut-être le changement le plus profond » dans l’histoire de la recherche en ligne. On veut bien le croire… mais dans quel sens ? Le Mode IA, propulsé par Gemini 3.5, découpe les requêtes en sous-thèmes et lance simultanément une multitude de recherches pour produire des réponses « trois fois plus longues qu’une recherche traditionnelle », selon Google. Trois fois plus longues, donc trois fois plus de place pour propager des informations erronées quand les sources elles-mêmes sont frelatées.
La question de la responsabilité juridique se pose forcément. Un utilisateur qui tape « Bit GPT APP avis » dans Google reçoit une synthèse qui ressemble à une recommandation implicite, encadrée par le logo et l’interface du géant californien. Cet utilisateur investit, perd son argent, et découvre ensuite que le service était fiché comme frauduleux. Qui porte la faute ? Google, qui a généré la réponse sans vérifier la nature du site source ? Les éditeurs de faux avis, déjà insaisissables et bien caché dans leur paradis fiscale ? Le cadre juridique européen, notamment le Digital Services Act, impose aux plateformes une obligation de diligence face aux contenus trompeurs, et la frontière entre un résultat de recherche classique (où l’utilisateur clique et juge par lui-même) et une réponse rédigée par l’IA (où Google devient, de fait, éditeur d’information) n’est pas anodin sur le plan du droit.
Google affirme que chaque réponse IA sera accompagnée de liens vers des pages Web, comme si la transparence des sources suffisait à garantir leur qualité. L’entreprise a même lancé un outil dans la Search Console permettant aux propriétaires de sites de décider s’ils souhaitent apparaître dans ces fonctionnalités génératives. Fort bien. Sauf que les sites d’arnaques, par définition, ne vont pas se retirer volontairement du dispositif. Et les fonctionnalités ne pourront pas être désactivées par l’utilisateur.
Le paradoxe est féroce (et assez savoureux, si l’on aime l’humour noir). Google investit des milliards dans Gemini pour offrir aux internautes des réponses « pertinentes » et « nuancées » à leurs questions les plus complexes, mais se révèle incapable de distinguer une plateforme de trading fictive d’un service financier régulé. L’IA sait comparer les méthodes de préparation du café avec une rigueur de barista, elle sait générer des tableaux comparatifs sur la taille de mouture idéale, et échoue pourtant à repérer ce qu’un journaliste identifie en vingt minutes de vérification.
Le déploiement en France intervient après un lancement mondial amorcé en mai 2024, ce qui signifie que Google a eu plus d’un an pour affiner ses garde-fous, sans parvenir à empêcher la légitimation d’escroqueries notoires dans ses résumés automatisés. La fiabilité des AI Overviews n’est pas un détail technique à corriger dans une prochaine mise à jour mais le socle même de la promesse faite aux utilisateurs, et ce socle, aujourd’hui, repose sur du sable.

