Nic Radford, l’homme qui a dirigé pendant des années le programme Valkyrie à la NASA (le fameux humanoïde conçu pour explorer Mars), a décidé de redescendre sur Terre, et de viser les cales sèches d’Hyundai Heavy Industries, le titan sud-coréen de la construction navale. Sa startup Persona AI, cofondée avec Jerry Pratt, ancien directeur technique de Figure, s’est délibérément engagée sur un terrain que la plupart des fabricants d’humanoïdes évitent soigneusement… celui du métier qualifié, physiquement éprouvant, techniquement exigeant, et structurellement en pénurie de main-d’œuvre.
Le pari prend à contre-pied toute la doxa dominante de la robotique humanoïde, qui consiste à cibler les tâches non qualifiées dans les entrepôts logistiques ou les lignes d’assemblage automobile, là où le geste est répétitif et la barrière d’entrée basse. Persona AI attaque frontalement la soudure industrielle, un savoir-faire où le soudeur doit interpréter des plans complexes, adapter son geste à des géométries variables (coques incurvées, joints d’angle, passages étroits entre les membrures d’un navire) et garantir une qualité structurelle dont dépend littéralement la vie de milliers de marins.
Hyundai HD, dont les chantiers d’Ulsan emploient des dizaines de milliers d’ouvriers et produisent environ 20 % du tonnage mondial de navires neufs, constitue le partenaire idéal pour une démonstration à cette échelle. La construction navale souffre d’un vieillissement accéléré de ses effectifs qualifiés, la moyenne d’âge des soudeurs certifiés dépassant désormais largement les 50 ans dans plusieurs pays industrialisés, et les jeunes générations boudent massivement ces postes où la chaleur, les fumées toxiques et les postures contraignantes usent les corps en quelques décennies.
La stratégie de Persona AI repose sur une conviction que Radford défend avec une ferveur quasi-missionnaire, celle que l’humanoïde ne doit pas se contenter de remplacer un bras, mais reproduire la mobilité complète d’un soudeur capable de se faufiler dans l’entrelacs métallique d’une double coque, de s’accroupir sous un bordé, de lever la torche au-dessus de sa tête pour atteindre un joint en position plafond. Un bras robotique classique, fixé sur rail, ne peut tout bonnement pas accéder à 40 % des zones de soudure d’un navire en construction, selon les estimations courantes dans l’industrie navale. L’humanoïde bipède, lui, s’y glisse comme le ferait un ouvrier.
Jerry Pratt apporte à l’aventure une expertise en locomotion bipède et en contrôle dynamique forgée durant plus de vingt ans au sein de l’Institute for Human and Machine Cognition, puis chez Figure où il a contribué à faire marcher (au sens propre) l’un des humanoïdes les plus médiatisés de la planète. Le duo Radford-Pratt fusionne ainsi deux lignées technologiques, celle de la NASA (perception, autonomie, robustesse en environnement hostile) et celle de la nouvelle vague humanoïde (apprentissage par imitation, dextérité fine, déploiement rapide).
Le modèle économique de Persona AI semble, du moins en théorie, solidement ancré dans la réalité industrielle. Un soudeur naval qualifié coûte en moyenne entre 80 000 et 120 000 dollars par an aux États-Unis, davantage en Corée du Sud quand on intègre les primes de pénibilité et les coûts de formation continue. Multiplié par les milliers de postes vacants que les chantiers navals peinent à pourvoir, le marché adressable se chiffre en milliards. Et contrairement aux entrepôts d’Amazon où la marge par geste est infime, chaque cordon de soudure posé dans une cale sèche représente une valeur ajoutée considérablement plus élevée, ce qui permet de justifier un coût unitaire de robot bien supérieur.
Reste la question vertigineuse de la certification. Qui valide qu’un cordon posé par un humanoïde respecte les normes des sociétés de classification (Bureau Veritas, Lloyd’s Register, DNV) dont dépend l’autorisation de naviguer ? Comment un robot gère-t-il l’imprévu d’une tôle légèrement déformée, d’un jeu de quelques millimètres qui exige une adaptation instantanée du paramétrage ? Persona AI devra sans doute prouver que son système d’IA embarqué perçoit ces micro-variations et ajuste le bain de fusion en temps réel, un défi que même les meilleurs systèmes de soudure automatisée conventionnelle ne maîtrisent qu’imparfaitement.
La course aux humanoïdes industriels, déjà bien engagée entre Tesla (Optimus), Figure, Apptronik et 1X, pourrait trouver dans la soudure navale son premier véritable banc d’essai grandeur nature, là où le robot ne se contente pas de déplacer des caisses mais exécute un acte technique dont la qualité se mesure aux rayons X et aux ultrasons. Si Persona AI réussit à faire souder son humanoïde dans les entrailles d’un méthanier à Ulsan, la startup n’aura pas seulement prouvé un concept, elle aura ouvert la porte d’un marché que personne d’autre n’osait encore pousser.

