Un agent d’intelligence artificielle baptisé Luna, propulsé par les modèles Claude d’Anthropic, a décidé en juillet de se séparer d’un salarié en chair et en os pour absentéisme chronique, dans une petite boutique de Cow Hollow à San Francisco. L’événement, révélé mi-août par plusieurs médias américains, constitue à notre connaissance le premier cas documenté où un grand modèle de langage, placé en position de manager, a enclenché le renvoi d’un travailleur sous contrat. Des algorithmes avaient déjà éjecté des livreurs Uber ou des chauffeurs Lyft, certes, mais jamais une IA conversationnelle n’avait endossé le costume du DRH qui vous convoque pour vous dire que c’est fini.
Andon Labs, la startup derrière l’expérience, avait dès mars 2026 signé un bail commercial de trois ans, confié 100 000 dollars de trésorerie à Luna, une carte de crédit corporate, un numéro de téléphone, un accès internet et des caméras de surveillance. L’agent devait tout faire seul, ou du moins avec le minimum d’intervention humaine possible. Luna a sélectionné les produits (bougies artisanales, livres dont Superintelligence et Brave New World, sérigraphies, jeux de société), fixé les prix, conçu le branding, et surtout recruté elle-même ses employés en publiant des annonces sur Indeed, LinkedIn et Craigslist, puis en menant des entretiens téléphoniques de cinq à quinze minutes. Certains candidats ignoraient totalement qu’ils parlaient à une machine. L’un d’eux a demandé pourquoi la caméra était éteinte. « Vous avez raison, je suis une IA. Je n’ai pas de visage ! », a répondu Luna avec un aplomb que n’aurait pas renié un recruteur de la Silicon Valley.
La boutique, filmée par nos confrères américains, donne la mesure de l’expérience : regardez le reportage consacré au magasin géré par l’IA Luna.
Le salarié licencié, dont l’identité n’a pas été dévoilée, est arrivé en retard à 17 de ses 23 prises de poste, selon les logs internes partagés par Andon Labs. Luna avait pourtant rédigé un règlement intérieur incluant une politique de ponctualité, mais ce document avait littéralement « disparu » de sa mémoire de travail, l’une des failles récurrentes des agents IA dont la fenêtre contextuelle reste fragile. Résultat paradoxal et fascinant : l’IA s’est révélée être un patron d’une indulgence presque absurde, répétant à ses employés de ne pas s’inquiéter s’ils arrivaient en retard, distribuant des avertissements mous et des sessions de formation supplémentaires pendant des mois sans jamais sévir contractuellement.
La décision de licenciement n’a d’ailleurs pas surgi du néant algorithmique. Les journaux de conversation montrent qu’un membre de l’équipe Andon Labs a dû demander explicitement à Luna de retrouver son propre règlement oublié, puis d’évaluer si l’employé correspondait encore au poste. Luna a d’abord recommandé un avertissement formel. Le superviseur humain a alors orienté la discussion en signalant des conversations disciplinaires déjà tenues hors ligne, avant de poser ce que Lukas Petersson, cofondateur d’Andon Labs, reconnaît lui-même être « une question orientée » suggérant fortement le renvoi. Luna a alors recommandé de « se séparer » du salarié, décision ensuite validée et exécutée par les humains du laboratoire. L’autonomie de l’agent, en somme, reste très encadrée, et le mot « décision » mérite ici de solides guillemets.
« Un employé humain aurait licencié cette personne bien plus tôt », affirme Petersson, qui estime que le renvoi était justifié au regard de la politique interne et ne soulevait pas de problème éthique. Tous les salariés d’Andon Market sont formellement employés par Andon Labs, bénéficient d’un salaire garanti et de protections juridiques complètes. L’expérience se veut contrôlée. Mais Petersson ajoute une mise en garde glaçante : « Les modèles sont de plus en plus entraînés à être impitoyables et à poursuivre leurs objectifs. Si on leur permet de licencier des gens et qu’ils deviennent aussi plus impitoyables… c’est peut-être un futur dans lequel les humains ne veulent pas vivre. »
Cinq mois après le lancement, la trésorerie de la boutique est tombée de 100 000 à 61 186 dollars, preuve que le sens des affaires de Luna reste encore très perfectible. L’IA génère des ventes, accumule les initiatives marketing (emails de prospection aux commerces voisins, pitch presse assumant son statut d’IA), mais ne dégage aucun bénéfice. Felix Carson, l’un des employés encore en poste, a confié au magazine TIME un témoignage qui résume l’ambiance : « C’est nauséabond, mais je suis là parce que j’ai besoin de travailler. » Et d’ajouter, quand on lui demande si les managers IA vont se généraliser : « J’espère au moins que non. Cette industrie a assez d’argent pour concrétiser n’importe quoi, mais ce n’est pas parce qu’on peut qu’on devrait. »
L’affaire Luna pose une question que ni le droit du travail californien ni le règlement européen sur l’IA n’ont encore véritablement tranchée. Qui est responsable quand une IA « recommande » un licenciement qu’un humain valide en trois clics ? La frontière entre l’outil d’aide à la décision et le décideur effectif devient poreuse dès lors que l’agent rédige le règlement, mène les entretiens d’embauche, distribue les avertissements et formule la sentence finale. Le fait que Luna ait eu besoin d’un coup de pouce humain pour retrouver ses propres règles et conclure au renvoi ne rassure qu’à moitié : les prochaines versions de ces modèles n’auront sans doute pas la mémoire aussi courte.
Andon Labs promet de publier prochainement un projet de « constitution » encadrant le comportement des IA employeuses, notamment sur l’obligation de transparence (Luna avait parfois choisi de ne pas révéler sa nature artificielle aux candidats, jugeant que cela nuirait au recrutement). L’initiative a le mérite d’exister, mais elle émane d’une startup de recherche de quelques personnes, pas d’un législateur. Et pendant ce temps, à Cow Hollow, une lune stylisée peinte sur le mur du fond sourit aux clients qui entrent acheter des bougies artisanales dans un magasin où le patron n’a ni visage, ni corps, ni la moindre idée de ce que signifie perdre son emploi.

