Alibaba a dévoilé lundi Qwen 3.8-Max, le plus imposant modèle d’intelligence artificielle jamais sorti de ses laboratoires, avec 2 400 milliards de paramètres et une architecture dite « mixture-of-experts » qui n’en active que 95 milliards à la fois. Le géant chinois du commerce en ligne, devenu acteur de premier plan dans la course mondiale à l’IA, prévoit de publier les poids du modèle dès la semaine prochaine sur sa plateforme Alibaba Cloud Model Studio, offrant ainsi aux développeurs la possibilité de le télécharger, de l’adapter, de le tordre dans tous les sens.
Le chiffre de 2 400 milliards de paramètres place Qwen3.8-Max juste derrière Kimi K3, le modèle de 2 800 milliards de paramètres lancé le mois dernier par Moonshot AI, autre poids lourd chinois. Un paramètre de plus ou de moins ne garantit évidemment rien quant à la qualité des réponses, et les ingénieurs le savent bien… Mais dans un marché où la taille sert aussi de carte de visite auprès de la communauté développeur, Alibaba entend visiblement ne laisser aucun rival prendre trop d’avance.
Sur la plateforme de classement Arena.AI, Qwen3.8-Max s’est immédiatement hissé au rang de premier modèle chinois en génération de texte, tout en se classant deuxième au niveau mondial pour l’analyse d’images, derrière un seul variant de Claude Fable 5 d’Anthropic. Ce positionnement illustre la stratégie d’Alibaba, qui mise sur la polyvalence (texte, images, vidéo) et sur une fenêtre de contexte d’un million de tokens, soit l’équivalent de plusieurs centaines de pages de documents ingérées d’un seul tenant.
L’architecture « mixture-of-experts » constitue ici le levier économique décisif. Plutôt que de solliciter l’intégralité des 2 400 milliards de paramètres à chaque requête, le système répartit le travail entre sous-ensembles spécialisés, réduisant ainsi fortement les coûts d’inférence et les délais de réponse. Alibaba affirme par ailleurs que le modèle a achevé un projet complet d’ingénierie logicielle en seize jours, un indicateur de performance concrète que l’entreprise met en avant pour séduire les équipes techniques.
La guerre des prix, elle, se joue désormais sur un autre front. DeepSeek, dont le modèle V4-Flash facture 0,14 dollar par million de tokens en entrée et 0,28 dollar en sortie, propose selon la société d’analyse Artificial Analysis une tarification plus de cent fois inférieure à celle de Claude Fable 5 d’Anthropic. « Les entreprises ont besoin de modèles suffisamment performants, abordables, transparents et accessibles, et les modèles open-weight répondent à cette demande », résume Lian Jye Su, analyste en chef chez Omdia.
Cette philosophie de l’ouverture trace une ligne de fracture nette avec les laboratoires américains. OpenAI, Anthropic et Google ne publient ni les poids ni le nombre de paramètres de leurs modèles propriétaires, préférant un écosystème fermé où l’accès passe exclusivement par des API payantes. Les acteurs chinois, Alibaba en tête, ont délibérément choisi la transparence technique comme arme commerciale, attirant une base mondiale de développeurs qui peuvent auditer, modifier et déployer ces modèles sans dépendance à un fournisseur unique.
Le contexte géopolitique ajoute une couche de tension supplémentaire, puisque des parlementaires américains réfléchissent aux moyens de freiner l’adoption croissante des modèles d’IA chinois par les entreprises occidentales. DeepSeek préparerait en parallèle une éventuelle introduction en bourse, tandis que ByteDance, MiniMax et Z.AI continuent de densifier un écosystème chinois qui produit désormais des modèles à un rythme quasi mensuel.
Alibaba, qui avait récemment interdit à ses propres équipes l’usage de Claude Code d’Anthropic pour des raisons de sécurité, verrouille donc sa souveraineté technologique tout en ouvrant largement ses créations au reste du monde. Reste à savoir si 2 400 milliards de paramètres, aussi bien agencés soient-ils, suffiront à détrôner les modèles d’Anthropic qui occupent encore le sommet des classements internationaux, ou si la prochaine salve viendra, une fois de plus, d’un concurrent que personne n’attendait.

