Sam Altman veut poser ChatGPT sur votre table de cuisine, et l’objet qu’il a choisi pour cette incarnation ressemble, de son propre aveu, à un beignet géant. OpenAI s’apprête en effet à présenter dans les prochaines semaines son tout premier appareil hardware, une enceinte connectée sans écran, conçue en partenariat avec LoveFrom, le studio fondé par Jony Ive après son départ d’Apple en 2019. Le produit, estimé entre 300 et 400 dollars, ambitionne de devenir la « manifestation physique » de l’intelligence artificielle conversationnelle, un assistant vocal de nouvelle génération qui ne se contente plus de répondre aux requêtes mais qui, littéralement, bouge pour signifier qu’il est bien vivant.
La forme torique de l’appareil n’a rien d’un caprice esthétique, elle découle d’un parti pris radical de Jony Ive et de son équipe chez LoveFrom, qui ont voulu éliminer toute surface plane susceptible d’accueillir un écran. L’enceinte repose sur un mécanisme interne capable de la faire pivoter ou osciller légèrement lorsqu’elle écoute ou formule une réponse, un micro-mouvement pensé pour créer une sensation de présence organique dans la pièce. On est loin du cylindre inerte d’un Amazon Echo ou du tissu discret d’un Google Nest, et c’est précisément le point. Ive, qui a dessiné l’iMac, l’iPod et l’iPhone, applique ici la même obsession du détail sensoriel à un objet qui, par définition, n’a pas de surface visuelle à offrir.
OpenAI aurait investi plusieurs centaines de millions de dollars dans ce virage hardware, un pari colossal pour un laboratoire dont le chiffre d’affaires repose encore très largement sur les abonnements à ChatGPT Plus (20 dollars par mois) et les licences API vendues aux entreprises. Le rapprochement avec LoveFrom, officialisé il y a un an et demi environ, a donné naissance à une entité dédiée baptisée « io » (pour « input/output »), installée à San Francisco, où ingénieurs d’OpenAI et designers industriels travaillent côte à côte. Le budget de développement de ce premier produit avoisinerait les 100 millions de dollars selon plusieurs estimations concordantes, un montant qui inclut la conception mécanique du système de mouvement, l’intégration d’un réseau de microphones à champ lointain et la mise au point d’un haut-parleur à 360 degrés logé dans l’anneau.
Le calendrier de ce lancement n’est sans doute pas étranger aux turbulences juridiques entre OpenAI et Apple. Cupertino a engagé une procédure visant à contester certains usages de ses données par le laboratoire de Sam Altman, et les relations entre les deux entreprises se sont considérablement refroidies depuis qu’Apple a intégré sa propre couche d’IA générative (Apple Intelligence) dans iOS 18. En concevant un objet domestique autonome, déconnecté de l’écosystème Apple, OpenAI contourne élégamment le risque d’être relégué au rang de simple fournisseur de modèle pour Siri. L’enceinte fonctionnerait via Wi-Fi et Bluetooth, compatible avec les principaux protocoles domotiques (Matter, Thread), et ne nécessiterait ni iPhone ni Mac pour être configurée.
La fourchette de prix annoncée, entre 300 et 400 dollars, place délibérément le produit en territoire premium, au-dessus du HomePod d’Apple (299 dollars) et très au-dessus de l’Echo Dot d’Amazon (50 dollars). OpenAI semble miser sur une clientèle prête à payer pour un assistant vocal dont les capacités conversationnelles surpassent tout ce que proposent Alexa et Siri aujourd’hui, notamment la compréhension contextuelle longue, la mémoire des échanges précédents et la capacité à raisonner sur des tâches complexes (planifier un voyage, résumer un document, gérer un agenda familial). L’abonnement ChatGPT Plus serait d’ailleurs inclus pendant la première année, avant de basculer vers un modèle payant mensuel, du moins selon les informations qui circulent dans l’entourage du projet.
Et si la vraie ambition d’Altman n’était pas de vendre des enceintes mais de coloniser le dernier espace que les smartphones n’ont jamais réellement conquis… le salon, la cuisine, la chambre, ces lieux où l’on parle plus qu’on ne tape ? L’enceinte-donut de Jony Ive pourrait bien être le cheval de Troie d’un écosystème OpenAI qui, demain, engloberait objets connectés, robots domestiques et interfaces vocales embarquées dans l’automobile. Le hardware, pour un laboratoire d’IA, n’est jamais une fin en soi, c’est un canal de distribution permanent, un micro toujours allumé, une présence qui tourne doucement sur elle-même en attendant votre prochaine question.

