Stripe négocie en ce moment même le rachat d’OpenRouter, cette plateforme qui permet aux entreprises de jongler entre les modèles d’IA d’OpenAI, d’Anthropic et d’une constellation d’alternatives open source, pour un montant avoisinant les 10 milliards de dollars selon le Wall Street Journal. L’opération, si elle aboutit, propulserait le titan du paiement en ligne bien au-delà de son territoire historique, en plein cœur de la plomberie de l’intelligence artificielle.
OpenRouter était encore valorisée à 1,3 milliard de dollars en mai dernier, ce qui signifie qu’en à peine deux mois, la startup aurait vu son prix multiplié par près de huit, un bond vertigineux qui en dit long sur l’appétit féroce des géants technologiques pour les couches intermédiaires de l’écosystème IA. Soutenue par Menlo Ventures et CapitalG (le fonds de croissance d’Alphabet), la jeune pousse s’est taillé une place de choix dans un créneau en ébullition, celui de l’agrégation et du routage entre des centaines de grands modèles de langage. Les développeurs y comparent, y basculent, y optimisent leurs dépenses en tokens… et c’est précisément cette position de carrefour qui fait saliver Stripe.
Le modèle économique d’OpenRouter ressemble d’ailleurs étrangement à celui d’un processeur de paiements, puisque la plateforme prélève un pourcentage sur le coût du modèle sous-jacent à chaque requête. Alex Atallah, le CEO d’OpenRouter, avait lui-même déjà comparé sa société à Stripe par le passé, une analogie qui prend aujourd’hui une tournure prophétique. Les tokens, ces unités de consommation de l’IA générative, deviennent progressivement fongibles avec de l’argent réel, et Stripe l’a très bien compris. « As tokens become increasingly fungible with money, streaming payments in real time is an important part of Stripe’s economic infrastructure for AI », déclarait l’entreprise dans un communiqué plus tôt cette année, posant les jalons idéologiques de cette acquisition.
Stripe, valorisée à 159 milliards de dollars, ne se contente pas de cette offensive sur l’IA. Le groupe mène simultanément une tentative de rachat de PayPal avec le fonds Advent International, une opération d’une tout autre envergure évaluée à environ 53 milliards de dollars (jugée insuffisante par le conseil d’administration de PayPal). Les deux entreprises traitent ensemble quelque 3 700 milliards de dollars de transactions annuelles, un chiffre qui donne le vertige et qui dessine les contours d’un potentiel mastodonte de la finance numérique. Mais l’opération OpenRouter obéit à une logique radicalement différente de celle de PayPal, car elle vise non pas la consolidation horizontale dans les paiements, mais un saut vertical vers l’infrastructure de demain.
La concurrence sur ce segment du routage IA s’intensifie déjà furieusement. Ramp, la licorne de la gestion des dépenses (dernière valorisation à 44 milliards de dollars), développe son propre produit de routage de modèles. Cursor a lancé le sien cette semaine. Databricks dispose aussi de capacités similaires. Plusieurs autres grands groupes technologiques avaient par ailleurs manifesté leur intérêt pour OpenRouter, ce qui explique sans doute l’envolée spectaculaire du prix demandé. Les négociations pourraient toutefois encore échouer, ou un acheteur rival pourrait surgir à la dernière minute.
Ce qui se joue ici dépasse largement le périmètre d’une acquisition technologique classique. Stripe, en cherchant à absorber OpenRouter, fait le pari que la couche de distribution et d’orchestration des modèles d’IA deviendra aussi stratégique pour l’économie numérique que le traitement des paiements l’est devenu pour le commerce en ligne. Si les tokens sont la nouvelle monnaie, alors celui qui contrôle le flux entre les modèles et les entreprises tient, du moins en théorie, le péage le plus rentable de l’ère de l’intelligence artificielle. Et qui mieux qu’un spécialiste du péage numérique pour s’en emparer ?

