L’offensive a débuté discrètement avec exactement 374 euros de réserves et autant de jetons frappés. Revolut déploie l’EURR, un stablecoin adossé à l’euro, auprès d’un premier cercle de clients au Danemark, en Pologne et au Portugal, trois marchés choisis pour tester la mécanique avant d’ouvrir les vannes à ses 80 millions d’utilisateurs. Le jeton circule sur Ethereum et Polygon, et devrait bientôt s’étendre à Solana, Arbitrum, Optimism, Avalanche, Injective, TON et Sui. Un projet mûri pendant près de deux ans.
Bridge Building S.A., filiale luxembourgeoise de Bridge (rachetée par Stripe en février 2025 pour 1,1 milliard de dollars), est l’émetteur légal de ce jeton baptisé « Revolut Euro ». Revolut ne frappe rien. Revolut distribue. La distinction n’est pas cosmétique mais surtout réglementaire. Bridge détient une licence d’établissement de monnaie électronique et une licence de prestataire de services sur crypto-actifs, toutes deux supervisées par la CSSF luxembourgeoise. Les fonds de garantie dorment dans des comptes ségrégués auprès de banques régulées, intégralement en dépôts cash à ce stade. Chaque EURR est rachetable à la parité, sans frais, par virement en euros sous deux jours ouvrés, à condition de disposer d’un IBAN dans l’Espace économique européen. Bridge peut néanmoins geler des adresses liées à une activité illégale. Aucun intérêt n’est versé aux détenteurs.
374 jetons. Le chiffre prête à sourire quand on le rapporte aux 403 millions d’euros d’EURC de Circle déjà en circulation, soit plus d’un million de fois la quantité d’EURR au lancement. L’écosystème mondial des stablecoins pèse désormais au-delà de 300 milliards de dollars, dont les stablecoins libellés en euro représentent moins de 800 millions selon DeFiLlama. Une fraction ridicule. Le dollar écrase tout. Et pourtant, l’ambition de Revolut, valorisée à 115 milliards de dollars lors d’une vente d’actions salariés le mois dernier, consiste précisément à inverser cette logique sur le continent européen, en misant sur ses 16 millions d’utilisateurs crypto pour amorcer la pompe.
Circle occupe la place depuis juin 2022 et a décroché son autorisation MiCA dès juillet 2024. AllUnity, consortium réunissant DWS, Flow Traders et Galaxy, prépare sa propre offre. Et puis il y a Qivalis, un projet porté par 37 banques européennes (dont BNP Paribas, ING, UniCredit et BBVA), qui vise un stablecoin euro conforme à MiCA pour le second semestre 2026. La bataille pour l’euro tokenisé ressemble à une course de fond où le peloton s’étoffe chaque trimestre.
L’autre face de cette offensive porte un nom que les investisseurs européens connaissent bien. Tether USDT, le stablecoin dollar dominant, sera retiré de l’application Revolut pour tous les clients de l’EEE et de la Suisse d’ici le 31 août 2026. Tether a renoncé à obtenir la licence MiCA, et la conséquence tombe avec la rigueur d’un couperet. Les utilisateurs concernés ont été invités à vendre, retirer ou transférer leurs USDT avant l’échéance. Le retrait ne concerne pas le reste du monde, où le jeton de Tether continue de régner avec une capitalisation qui dépasse les 140 milliards de dollars.
Ce double mouvement, un stablecoin euro qui entre et un stablecoin dollar qui sort, raconte la tectonique provoquée par le règlement MiCA sur le marché européen des actifs numériques. Le cadre impose aux émetteurs de jetons de monnaie électronique d’obtenir un agrément dans l’un des États membres, de ségréger les réserves et de garantir le remboursement à la parité. Ceux qui ne s’y plient pas perdent l’accès aux plateformes régulées du continent. Tether a choisi de ne pas jouer le jeu. Bridge, adossé à Stripe et armé de ses licences luxembourgeoises, s’y est engouffré…
Pour les utilisateurs francophones de Revolut, les avoirs en USDT devront avoir quitté la plateforme avant la fin du mois d’août, faute de quoi Revolut procédera à une conversion automatique. En parallèle, l’EURR apparaîtra progressivement dans l’application, sans plafond d’émission annoncé, offrant un instrument libellé dans leur devise de référence pour les transferts et les règlements on-chain. Un euro numérique privé, émis par une fintech américaine, distribué par une néobanque britannique. L’Europe fabrique les règles, d’autres fabriquent les jetons.

