Cent sept ans d’héritage thermique ne s’effacent pas d’un coup de crayon, surtout quand il s’agit de transposer le prestige de Crewe dans l’ère de l’électron. Baptisé d’après les spectaculaires formations calcaires d’El Torcal de Antequera en Andalousie, le Bentley Torcal prend la forme d’un SUV au profil athlétique. Le choix de ce format découle de la réalité commerciale, car le Bentayga représente 45 % des volumes mondiaux de la marque. Plus compact que son aîné thermique avec une longueur rabotée de 135 mm et un empattement de 3 022 mm, ce nouvel étalon inaugure le nouveau blason ailé du constructeur tout en adoptant des feux rectangulaires qui rompent avec les quadruples optiques rondes traditionnelles. La poupe musclée, largement inspirée du concept EXP 15, assoit visuellement l’engin sur le bitume grâce à des hanches très sculptées.
Peut-on réellement canaliser plus de mille Newton-mètres sans dénaturer le toucher de route feutré propre aux grandes anglaises ? Bâti sur l’architecture PPE (Premium Platform Electric) partagée avec le futur Porsche Cayenne électrique, le Torcal affronte sur le papier un défi physique colossal, à savoir neutraliser l’inertie de plus de 2,5 tonnes sur la balance. La promesse technique de Crewe repose sur une suspension active alimentée par le réseau 800 volts, où des pompes électro-hydrauliques indépendantes pilotent des amortisseurs à double valve.
Selon les données communiquées par les ingénieurs, ce dispositif vise à juguler les mouvements de caisse à la milliseconde près. En théorie, la prise de roulis doit être totalement compensée à plat, pendant que les roues arrière directrices pivotent pour caler la poupe et aider le train avant à mordre le point de corde sans saturer l’adhérence. Martin Page, directeur de gamme pour le Torcal, l’a très bien résumé : « Vous avez le confort d’une Flying Spur en conduite souple, et la dynamique d’une GT quand vous la sollicitez ».
Sur la fiche technique, la cavalerie dépasse tout ce que le W12 de la Continental GT a pu offrir durant sa carrière. La configuration d’entrée aligne déjà 821 ch et 1 194 Nm de couple, répartis aux quatre roues motrices. La déclinaison Torcal S débride le potentiel des machines synchrones à aimants permanents pour revendiquer 888 ch et 1 350 Nm. Bentley annonce un chrono de 0 à 100 km/h expédié en 2,9 secondes (2,8 secondes sur l’exercice américain du 0 à 60 mph), une projection fulgurante pour un gabarit de cette trempe. Pour absorber ces contraintes sans désintégrer les épaulements des pneus au premier appui vigoureux, la marque promet des enveloppes développées sur mesure dotées de mélanges de gomme à haute adhérence. Les étriers carbone-céramique auront la lourde tâche de juguler ces tonnes lancées à pleine charge… un défi d’ingénierie que les puristes jugeront sur l’asphalte dès les premiers essais routiers.

La face avant abandonne l’imposante calandre d’aération traditionnelle pour accueillir un bouclier composite dissimulant 76 losanges lumineux à LED. Contrairement aux rumeurs initiales, les ateliers de Cumbria Crystal n’ont pas façonné de gemmes minérales pour orner le bouclier avant exposé aux gravillons. Le verrier réputé du Lake District a façonné des pièces physiques uniques en cristal au sein de sa manufacture. Les créatifs de Crewe ont ensuite filmé et numérisé les réfractions de la lumière à travers leurs facettes pour modéliser les graphismes des écrans de bord et concevoir les halos de l’ambiance lumineuse d’accueil.
Dans l’habitacle assemblé à la main, l’exclusivité côtoie une haute technicité sans surcharge d’écrans superflus. Bentley a écarté la dalle passager pour valoriser la noblesse des matières, notamment des placages de bois Ombré Walnut signés par la division Mulliner et un habillage en pure laine mérinos 100 % naturelle développé avec la filature Fox Brothers dans le Somerset. Un ensemble OLED incurvé fait face au conducteur, complété par un système Naim fort de 28 haut-parleurs développant 1 780 watts. Côté stockage d’énergie, le pack de batteries lithium-ion de 113 kWh bruts (108 kWh utiles) promet une autonomie théorique atteignant 600 km selon le protocole mixte WLTP. Grâce à l’architecture 800 volts acceptant une puissance de charge de 400 kW, l’exercice du 10 à 80 % réclame seulement 16 minutes sur borne ultra-rapide.

L’environnement sonore s’affranchit des recettes artificielles à travers le programme Bentley Dynamic Symphony. Refusant à la fois le grognement synthétique d’un faux V8 et les sifflements de soucoupe spatiale, le constructeur a convié des musiciens professionnels en studio. Des percussionnistes, un altiste et un bassiste ont enregistré une partition dont les rythmes reproduisent la séquence d’allumage asymétrique de l’historique V8 thermique de six litres trois quarts, répercutée à l’extérieur par un diffuseur logé sous la poupe. Dans l’habitacle feutré, le signal des clignotants provient de la frappe d’un maillet de sellier percutant un coupon de cuir à Crewe, tandis que les retours tactiles adoptent la sonorité cristalline de verres soufflés.
Affiché sous la barre des 230 000 dollars aux États-Unis et débutant à 173 300 livres au Royaume-Uni, le Torcal se positionne sous le Bentayga par ses mensurations et sa grille tarifaire de base. Pour le marché français, le montant d’accès devrait avoisiner les 245 000 € à 250 000 € TTC avant personnalisation, tout en affrontant une fiscalité nationale qui surveille le poids des véhicules électriques. Les commandes s’ouvrent dès l’automne 2026 pour des premières livraisons attendues au printemps 2027. Alors que Bentley a décalé son objectif du tout-électrique de 2030 à 2035 pour prolonger ses groupes hybrides rechargeables, ce premier SUV à batterie reste le seul porte-drapeau sans émission de Crewe pour les prochaines années. Face au coupé Rolls-Royce Spectre positionné à un tarif deux fois supérieur et au futur Range Rover Electric, ce Torcal promet d’associer la rigueur dynamique issue de l’ingénierie Porsche à l’artisanat ouaté de l’Angleterre.

