Kraken a allumé la mèche le 27 mai 2026. L’exchange, valorisé à 20 milliards de dollars, est devenu la première grande plateforme crypto à lancer un programme de prop trading destiné au grand public, directement intégré à son infrastructure.
Le programme baptisé Kraken Prop permet à n’importe quel trader de passer une évaluation payante, puis d’opérer avec un capital allant jusqu’à 200 000 dollars fourni par la firme, et de conserver jusqu’à 90 % des profits générés. Tout cela sans engager un centime de son propre portefeuille. L’idée est aussi vieille que Wall Street, mais personne ne l’avait encore greffée sur un exchange crypto de cette envergure.
La mécanique est délibérément épurée. Le trader achète une évaluation, choisit une taille de compte (entre 5 000 et 200 000 dollars), puis négocie dans un environnement simulé calqué sur les conditions réelles du marché. Pas de règles de consistance, pas de nombre minimum de jours de trading, pas de plafond de profit. Un seul impératif, et il est implacable… ne pas franchir la limite de drawdown. Le trader qui réussit reçoit un compte financé, avec accès à plus de 60 paires crypto et un levier plafonné à 5x sur Bitcoin et Ethereum. Les retraits, versés en USDC, sont traités en moins de 24 heures.
L’origine de cette audace porte un nom. Breakout Trading Group, une firme de prop trading crypto-native fondée en 2023 à Tampa (Floride), que Kraken a rachetée en septembre 2025. L’entreprise, cofondée par Alex Miningham (entrepreneur en série, ancien general partner du fonds blockchain Ascensive Assets) et Dylan Loomer (trader actif sur les marchés crypto depuis 2013, connu sous le pseudonyme TraderMayne), avait déjà distribué plus de 20 000 comptes financés avant l’acquisition. Avec une seule levée de fonds de 4,5 millions de dollars menée par RockawayX en juillet 2024, Breakout avait bâti sa réputation sur une promesse tenue avec une rigueur presque obsessionnelle. « Nous n’avons jamais refusé un paiement à un trader financé », répétait l’équipe comme un mantra.
Arjun Sethi, co-CEO de Kraken, a justifié l’opération avec une philosophie qui résonne bien au-delà du trading. « Breakout nous donne un moyen d’allouer du capital sur la base de la preuve de compétence plutôt que sur l’accès au capital lui-même. Nous voulons construire des systèmes qui récompensent la performance démontrée, pas le pedigree », a-t-il déclaré. Derrière la formule, il y a un calcul stratégique redoutablement lucide.
Kraken Prop s’insère en effet dans une frénésie d’acquisitions à 2 milliards de dollars déployée entre 2025 et 2026. NinjaTrader, racheté pour 1,5 milliard (le plus gros deal TradFi-crypto jamais enregistré), a apporté un courtier en futures régulé par la CFTC et environ 2 millions de traders retail. Bitnomial, acquis pour 550 millions, a ajouté un marché de contrats désignés et une chambre de compensation américaine. Capitalise.ai, Reap, Small Exchange sont venus compléter le tableau. L’exchange construit pièce par pièce une plateforme « tout actif, tout le temps », et le programme de prop trading fonctionne comme un entonnoir d’acquisition de clients à faible coût. Le trader entre par l’évaluation, monte en compétence, puis migre vers les perpétuels, le spot, les dérivés.
Pourquoi cette catégorie attire-t-elle autant d’ambitions ? L’industrie mondiale du prop trading pèse environ 20 milliards de dollars, répartie sur plus de 2 000 firmes dont 60 à 65 % sont basées aux États-Unis. L’intérêt de recherche pour les « prop firms » a bondi de 607 % entre 2020 et 2024 selon les données compilées par FinTechStatistic. Les recherches mensuelles sont passées d’environ 880 en janvier 2020 à 49 500 fin 2025, soit une multiplication par plus de 50 en cinq ans. Le marché explose, mais il reste gangréné par les arnaques et les opérateurs douteux, ce qui donne un avantage structurel à un acteur adossé à un exchange institutionnel.
Aucun autre grand exchange n’a encore suivi ce chemin. Coinbase a racheté Deribit pour ses capacités dérivées. Crypto.com et Coincheck se concentrent sur les licences et le courtage. Jump Crypto et Cumberland jouent dans une catégorie institutionnelle distincte. Kraken se retrouve donc en compétition frontale avec des plateformes crypto-natives comme HyroTrader (qui passe par l’API Bybit) ou Fondeo.xyz, pour ne pas dire des dizaines de petits acteurs dont la solidité financière reste souvent opaque.
Quelques aspérités méritent toutefois d’être examinées à la loupe. Les frais d’évaluation ne sont remboursés qu’après le premier retrait réussi d’un compte financé, et les taux de réussite dans l’industrie suggèrent que la grande majorité des candidats n’atteignent jamais ce stade. Le programme est par ailleurs explicitement qualifié de non régulé par Kraken, distinct de ses activités d’exchange et de dérivés sous licence. Le levier reste modeste (5x maximum), les traders sont verrouillés sur le terminal Breakout (pas de MT4, MT5 ni TradingView), et le plafond agrégé de financement stagne à 200 000 dollars.
Kraken a déposé confidentiellement son formulaire S-1 auprès de la SEC en novembre 2025, levé 800 millions de dollars auprès d’investisseurs comme Jane Street, Citadel Securities et Deutsche Börse, et affiché un chiffre d’affaires record de 648 millions au troisième trimestre 2025. Chaque nouveau produit, chaque ligne de revenu supplémentaire nourrit le dossier d’introduction en bourse, actuellement en pause. Kraken Prop n’est donc pas un gadget. C’est un rouage calibré dans une machine à 20 milliards qui attend, avec une impatience à peine contenue, le feu vert des marchés publics.

