Scantrad : une menace pour l’industrie du manga

Darell Mertens 1.3k vues

En un clic, des milliers de pages de mangas s’offrent à vous, souvent bien avant leur sortie officielle : c’est le monde fascinant mais controversé du Scantrad. Derrière ce terme se cache une pratique consistant à scanner, traduire et diffuser illégalement sur Internet des bandes dessinées nippones, ayant un impact considérable tant sur les ventes que sur les droits d’auteur. Alors que certains voient dans le Scantrad une menace pour l’industrie du manga, d’autres y trouvent un moyen d’accès démocratisé à la culture… Une dualité complexe qui alimente incessamment le débat autour de sa légitimité. Quel est donc réellement l’impact économique de cette activité clandestine? Comment les consommateurs se positionnent-ils face au phénomène? Et quelles sont les stratégies mises en place pour endiguer la marée grandissante du piratage numérique? La survie même du secteur semble suspendue à ces questions cruciales… Découvrons ensemble comment le Scantrad façonne l’avenir du manga.

Qu’est ce que le Scantrad ?

Qu’est-ce qui se cache derrière le terme Scantrad? Un mot hybride issu de la fusion du terme anglais « scanning » et du mot « traduction ». Le Scantrad, est un procédé en trois étapes : numérisation, traduction et diffusion, souvent gratuite ou presque, d’un manga sur la toile. Cette démarche a de quoi inquiéter les acteurs du secteur du manga, car elle constitue une attaque en règle contre un fondement sacré : le droit d’auteur.

Qui sont donc les instigateurs de ce phénomène? Ils tirent leur épingle du jeu grâce aux publicités présentes sur leur site internet qui génèrent des bénéfices loin d’être anecdotiques. Notamment lorsque ces gains publicitaires se transforment en monnaie sonnante et trébuchante à chaque fois qu’un téléchargement est lancé depuis une plateforme pirate.

A ce jour, nous comptons plus d’un millier de groupes qui font perdurer ce type de piraterie, causant ainsi une chute spectaculaire des ventes à l’échelle mondiale. En conséquence directe, les éditeurs se voient contraints de licencier leurs salariés pour pallier cette hémorragie financière. Cela incite également les éditeurs à chercher des solutions innovantes pour faire face à la situation. Devant un tel défi, les éditeurs n’ont d’autres choix que de réagir en mettant en place de nouvelles stratégies pour rester connectés avec leurs fans et satisfaire leur appétit en proposant des traductions de qualité et dans un cours labs de temps après la sortie de l’œuvre au Japon.

Le Scantrad n’est pas né hier. Son origine remonte aux années 70 bien que son essor ait réellement pris de l’ampleur à l’aube des années 2000. Ainsi, cette mode ne fait que gagner du terrain au fil des années, au point d’attirer même des lecteurs japonais sur ces plateformes illégales.

La situation est devenue critique en 2020 où il a été évalué que ce phénomène a fait perdre plus de 1,56 milliard d’euros au secteur. Une somme colossale qui illustre bien la menace que représente le Scantrad pour l’industrie du manga.

Les origines et l’évolution du manga

Tout comme les bandes dessinées, l’art du manga, que l’on pourrait traduire par « images dessinés », tire son essence de l’art séquentiel – un récit transmis à travers une succession d’images. Les manifestations les plus archaïques de cet art séquentiel nippon se retrouvent aux alentours du XIIe siècle avec les Chōjū Jinbutsu Giga, brillantes esquisses de facéties animales encrées sur des rouleaux.

Le vocable « manga » a été imprimé pour la toute première fois sous la plume de Katsushika Hokusai, illustre créateur d’estampes du XVIe siècle. Les estampes humoristiques des Chōjū Giga, tout comme l’œuvre prolifique d’Hokusai, ont jeté les bases qui donneront naissance aux kibyōshi – ces romans illustrés économiques à reliure jaune – dès la fin du XVIIIe siècle. C’est à ce point précis de l’histoire que l’on peut situer l’émergence du premier manga moderne.

Lorsque le vingtième siècle ouvre ses bras au monde, nous trouvons les illustrations de Kitazawa Yasuji dans Jiji Manga – un supplément hebdomadaire dédié à la bande dessinée du journal Jiji Shimpo – contribuant largement à ancrer le terme ‘manga’ dans les esprits comme désignant cette nouvelle forme d’art.

Les akabon – ces livres revêtus de rouge – exercent alors une fascination sans égale sur les adultes dans les années cinquante. Au sein de leurs auteurs estimés, Osamu Tezuka brille aujourd’hui encore en tant que père fondateur du manga japonais. Il est celui qui a intégré des techniques cinématographiques, des effets sonores vibrants, des arcs narratifs étendus et des personnages aux facettes multiples dans un éventail impressionnant de genres mangas.

L’importance économique et culturelle du manga

Le manga a su s’imposer dans l’univers de l’édition au Japon… En effet, un tiers des publications du pays lui est dédié. Son secret? Une diversité thématique qui séduit un large éventail de lecteurs. Que ce soit en librairie ou sur internet, ces œuvres sont à la portée de tous.

Teiji Hayashi (qui a jadis dirigé la Division de la planification de la diplomatie publique) souligne que cette popularité s’explique par des récits accessibles et des personnages vibrants d’humanité. Plus qu’un divertissement, le manga démystifie également des thèmes ardus… L’histoire et les sciences naturelles n’ont jamais été aussi captivantes!

Regardons autour de nous: livres, séries TV, animes, jeux vidéo… Le succès retentissant de certains titres résonne bien au-delà des frontières nippones. Au cœur même du foisonnement culturel japonais se trouve le manga; il est vital tant pour l’économie que pour le rayonnement international du Japon.

Le style unique du manga conquiert les cœurs à travers le monde entier. Pour nombre d’étrangers, ces bandes dessinées sont une fenêtre ouverte sur le Japon et stimulent leur curiosité pour cette culture riche et fascinante.

Mais derrière cet engouement international se cache une menace: celle du piratage. Ce dernier met à mal l’industrie – pas seulement celle du manga mais tout secteur média au Japon – qui repose fortement sur sa capacité à innover.

L’expansion du scantrad : menace grandissante ?

Mangaka

Dans une ère où tout semble accessible en un clic, les consommateurs assoiffés de nouveautés manga se tournent vers le scantrad pour combler leur impatience. Attirés par la promesse d’une accessibilité immédiate et gratuite, ils plongent dans des bibliothèques numériques illégales sans fin… Cependant, cette facilité cache une réalité plus sombre : elle reflète un manque criant d’offre officielle et adaptée à leurs attentes. En effet, bien souvent, les nouvelles sorties mettent du temps à traverser les frontières ou à être traduites; ce qui laisse le champ libre aux scantrads qui comblent ce vide avec une efficacité redoutable.

Le prix élevé des mangas peut également décourager les achats légaux. Face à des volumes dont les coûts peuvent rapidement s’envoler – surtout pour ceux qui suivent plusieurs séries – bon nombre de lecteurs cherchent refuge dans ces alternatives illégales. La logique économique est simple: pourquoi payer quand on peut obtenir le même produit sans frais? Cette question épineuse pose un défi majeur aux éditeurs: comment justifier le prix d’un livre face au gratuit? Le piratage devient alors un choix presque rationnel malgré son caractère illégal…

Quant à la qualité du scantrad – souvent mise en avant par ses défenseurs comme équivalente sinon supérieure aux versions officielles – elle interroge sur la valeur ajoutée que proposent réellement ces dernières. Les traductions amateurs sont-elles vraiment si loin de celles réalisées par des professionnels? Certaines erreurs grossières ou approximations linguistiques trahissent cependant leur origine non-officielle; mais elles semblent rarement dissuader les aficionados. L’écart se resserre-t-il entre amateurisme et professionnalisme… ou assiste-t-on plutôt à une redéfinition des standards de qualité acceptables par le public?

C’est ainsi que chaque jour forge l’avenir incertain du marché du manga sous l’influence grandissante du scantrad…

Une alliance contre la Piraterie ?

Face à l’essor préoccupant de la piraterie numérique, notamment dans le domaine du manga via le scantrad, une coalition internationale anti-piraterie s’impose. C’est un combat sans frontières; seul un effort collaboratif peut mener à des avancées significatives. Les gouvernements et les acteurs de l’industrie culturelle se doivent d’unir leurs forces pour protéger les droits d’auteur mondiaux. Ces derniers représentent bien plus qu’une simple mesure légale – ils sont le reflet du respect dû aux créateurs et garantissent leur subsistance économique.

Le scantrad, présenté comme une facilitation de l’accès à la culture, sape en réalité les revenus des créateurs et menace l’équilibre même de l’industrie… Le manque à gagner n’affecte pas que les éditeurs mais aussi tous ceux qui contribuent au processus créatif: auteurs, dessinateurs, traducteurs… Face à cette problématique globale, plusieurs pays ont déjà amorcé des discussions; certains proposent même des sanctions accrues pour dissuader le téléchargement illégal (notamment parmi eux: Japon, États-Unis ou encore les membres de l’Union Européenne). Mais ces mesures seront-elles suffisantes tant que persiste un appétit insatiable pour ces contenus piratés?

Quant au renforcement des lois contre le piratage numérique… Il apparaît non seulement nécessaire mais urgent. La mise en place effective d’un cadre juridique international robuste est primordiale pour décourager ce fléau. Des conventions internationales aux législations nationales renforcées – chaque maillon doit être solidifié afin de créer une barrière impénétrable face au piratage de mangas. De telles actions requièrent cependant une coordination exemplaire entre pays producteurs et consommateurs de mangas ainsi qu’une prise de conscience collective sur la valeur réelle du travail artistique.

Contre la scanlation : privilégier la légalité et une disponibilité synchrone

Dans le panorama actuel, nous jetons un regard particulier sur un mastodonte du secteur d’édition, Kadokawa Group Publishing Co Ltd., plus familièrement nommé Kadokawa. Gravant son empreinte dans l’industrie à grande échelle, la firme a mené avec brio la diffusion de nombreux titres sur les principaux marchés asiatiques – une démarche couronnée par une réussite spectaculaire.

En parallèle, on constate l’éclosion des initiatives numériques d’autre éditeurs. Citons comme exemple Tezuka Productions qui offre au public des versions numériques légales de ses œuvres. Ces éditions destinées aux tablettes sont disponibles en anglais pour permettre une lecture fluide et confortable.

Néanmoins, ce combat collectif vers la reconquête d’un domaine autrefois perdu face à la pratique illicite appelée « scanlation » semble insuffisant. Un problème plus profond se cache derrière cette simple quête de solution immédiate et mérite notre attention. Il est donc impérieux de ne pas sous-estimer les efforts déployés par l’Association des Éditeurs du Japon (AEJ).

Cet organisme s’est engagé dans plusieurs initiatives visant à anéantir cette pratique illégale; actions orientées vers un avenir meilleur. Pourtant, sans s’attaquer directement à l’origine du malaise elles ne règleront pas le problème durablement.

Il faut donc aller au-delà des simples mesures répressives et adopter une approche plus globale qui prenne en compte tous les facteurs alimentant le scantrad. Il est notamment impératif de mettre l’accent sur une culture du respect de la loi, d’assurer une mise à disposition simultanée des œuvres afin d’éviter que le public ne bascule vers cette fraude.

Au cœur de ces enjeux : la sauvegarde d’un art

Le vol massif de contenu met une pression insoutenable sur les dessinateurs de mangas, aussi appelés mangakas, qui comptent souvent sur la perception des droits d’auteur pour survivre. Cependant, ces revenus sont souvent modiques et particulièrement pour les nouveaux artistes qui peinent à subvenir à leurs besoins avec.

Ainsi, parmi les mangakas professionnels au Japon, seuls quelques-uns arrivent à gagner suffisamment pour consacrer tout leur temps et toute leur énergie à leur art.

La réalité brute est que si les auteurs de mangas ne peuvent vivre de leur art, il n’y aura plus de mangas. Compte tenu de l’intérêt mondial pour ce genre unique, sensibiliser le public à la propriété intellectuelle et à l’importance du respect des droits d’auteurs devient un objectif vital.

Sources : Wipo
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