Michael Saylor a longtemps juré qu’il ne vendrait jamais un seul bitcoin. Il vient pourtant de nuancer cette promesse sacrée lors de la présentation des résultats trimestriels de Strategy, mardi 6 mai. L’homme qui incarne à lui seul la thèse du trésor d’entreprise en bitcoin a glissé qu’il pourrait céder une partie de ses avoirs pour financer un dividende.
« Nous allons probablement vendre quelques bitcoins pour financer un dividende, juste pour rassurer le marché, juste pour montrer que nous l’avons fait », a déclaré Michael Saylor, président exécutif et fondateur de Strategy, selon une transcription de S&P Global. Le mot « inoculer » est bien choisi. Il s’agit de vacciner le marché contre la panique, d’administrer une petite dose de vente pour prouver que le monde ne s’effondre pas. Le geste serait symbolique. Ses conséquences, elles, pourraient ne pas l’être.
Strategy détient désormais 818 334 bitcoins, soit environ 3,9 % de l’offre mondiale, pour une valeur de marché avoisinant 64 milliards de dollars au cours actuel de 78 000 dollars l’unité. L’entreprise a enregistré au premier trimestre 2026 une perte nette de 12,54 milliards de dollars, après 17,44 milliards au dernier trimestre 2025. L’essentiel de ces pertes reste théorique, lié à la dépréciation comptable du bitcoin depuis son sommet historique de 125 000 dollars atteint en octobre dernier. Théorique, certes, mais difficile à ignorer deux trimestres de suite.
Le volte-face de Saylor n’est pas un caprice. Il répond à une contrainte structurelle que Forbes a bien décortiquée. Strategy doit en permanence séduire de nouveaux investisseurs institutionnels pour alimenter sa machine d’acquisition. Ces investisseurs, qui souscrivent aux obligations convertibles ou au produit de crédit numérique STRC (Variable Rate Series A Perpetual Stretch Preferred Stock), veulent récupérer leurs dollars avec intérêts. Ils se moquent éperdument de la philosophie du hard money. Pour les rassurer, Saylor doit montrer qu’il est prêt à liquider du bitcoin si les circonstances l’exigent, même si cela contredit tout ce qu’il a professé durant six ans.
STRC a drainé 5,58 milliards de dollars depuis le début de l’année et plus de 8 milliards en neuf mois d’existence. Andrew Kang, directeur financier de Strategy, s’est félicité d’avoir honoré 23 distributions consécutives de dividendes pour un total dépassant 693 millions de dollars. Le produit verse aujourd’hui un rendement variable d’environ 11 % par an. Strategy emprunte donc à 11 % pour acheter du bitcoin en pariant que l’actif progressera davantage. Le pari fonctionne tant que la foi persiste.
Les risques accumulés dans cette architecture financière feraient pâlir un actuaire. STRC ne confère aucun droit sur les bitcoins détenus par l’entreprise, se situe au bas de la pile du capital, offre un dividende variable et peut être racheté par la société à tout moment. L’activité logicielle historique de l’entreprise génère des flux de trésorerie en déclin, bien trop faibles pour couvrir le service de la dette grandissante. Alexander Blume, contributeur chez Forbes, compare la situation à un numéro de funambule d’une complexité croissante, où « des gens très intelligents à Wall Street réfléchissent en ce moment même à la manière de faire exploser le tout ».
Peter Schiff, vétéran de la cause aurifère et patron d’Euro Pacific Capital, a qualifié STRC de « most obvious Ponzi scheme ». Le PDG de Strategy, Phong Le, a rétorqué que le modèle était « transparent ». Schiff a répliqué que la transparence n’a jamais été un antidote contre la structure pyramidale. D’autres observateurs ont rapproché Strategy des investment trusts des années 1920, ces véhicules surendettés qui accumulaient des actions de sociétés technologiques avant de contribuer au krach de 1929. Andrew Ross Sorkin, dont le récent ouvrage 1929 a ravivé cette analogie, s’est toutefois gardé de prédire un dénouement identique.
L’action MSTR a chuté de 53 % sur un an, tandis que le bitcoin lui-même n’a reculé que de 17 %. Strategy met en avant sa métrique maison, le « Bitcoin Per Share », qui a progressé de 9,4 % sur les quatre premiers mois de 2026. Le BPS rassure les fidèles… mais ne console guère les actionnaires qui ont vu leur investissement fondre trois fois plus vite que l’actif sous-jacent.
Le bitcoin, lui, survivra sans doute à Strategy. Il a été conçu pour échapper à l’arbitraire des décideurs financiers intéressés et à l’effet Cantillon qui en découle. L’ironie veut que Saylor ait reproduit, au sein même de l’écosystème bitcoin, la dynamique fiduciaire que la cryptomonnaie prétendait abolir. Si le château de cartes tient, le fondateur restera milliardaire. S’il s’effondre, il le restera aussi, du moins selon toute vraisemblance. Ses investisseurs, eux, n’auront pas tous cette chance.

