Le marché mondial des smartphones pliables bascule, et la bascule a la netteté d’un coup de massue arithmétique. Sur le premier semestre 2026, 69 % des appareils pliables expédiés dans le monde adoptaient le format « book » (celui qui s’ouvre comme un livre, déployant un large écran intérieur), selon les données publiées par le cabinet Omdia. Les modèles à clapet, dits « flip » ou « clamshell », autrefois portés par la nostalgie du Razr et par l’argument de la compacité, ont vu leurs livraisons chuter de 47 % en un an. Un effondrement qui redistribue les cartes du segment.
Huawei capte désormais à lui seul 57 % des expéditions mondiales de pliables au premier semestre 2026, contre 18 % pour Samsung, le pionnier historique du genre. L’écart paraît d’autant plus vertigineux que le constructeur de Shenzhen reste largement cantonné au marché chinois, tandis que Samsung distribue ses Galaxy Z sur tous les continents. Honor, Oppo et Vivo complètent le tableau dans cet ordre, grignotant chacun des parts sur un gâteau que Samsung découpait jadis presque seul.
Le segment pliable continue pourtant de croître, avec une progression annuelle attendue de plus de 20 % jusqu’en 2028 et un objectif d’environ 36 millions d’unités à cette échéance. Les 5,1 millions d’appareils écoulés entre janvier et juin 2026 accusent certes un recul de plus de 20 % sur un an, mais ce repli tient essentiellement à l’hémorragie des flip. Le format livre, lui, absorbe la quasi-totalité de la dynamique positive, porté par la promesse d’un espace d’affichage suffisant pour le multitâche, la consultation de documents et les usages d’intelligence artificielle embarquée.
Samsung, conscient de cette tectonique, a dégainé cet été le Galaxy Z Fold 8 dans un format élargi, censé offrir un écran de couverture plus exploitable et un panneau intérieur taillé pour la productivité assistée par IA. Le lancement est intervenu après la période couverte par Omdia, ce qui relativise un peu le score de 18 %… sans pour autant effacer la tendance de fond. Le cabinet Counterpoint Research projette de son côté que Samsung conserverait la première place mondiale sur l’ensemble de l’année 2026, avec une part estimée à 32 %, en recul toutefois par rapport aux 40 % de 2025. « 2026 marquera une nouvelle phase pour le marché des smartphones pliables », observe Liz Lee, directrice associée chez Counterpoint Research, qui ajoute que « Samsung conserve un avantage évident en maturité produit, en réseau de distribution et en expérience utilisateur sur les pliables ».
L’entrée d’Apple dans la catégorie, anticipée cette année avec un premier modèle de type livre, pourrait jouer le trouble fête. Counterpoint lui attribue déjà une part potentielle de 25 % dès sa première année, ce qui comprimerait mécaniquement les positions de tous les acteurs en place. Huawei, à 24 % dans ce scénario annualisé, Motorola à 8 % et Honor à 3 % complèteraient un paysage où cinq marques se partageraient l’essentiel d’un marché qui, rappelons-le, ne devrait pas dépasser 3 % des expéditions mondiales de smartphones d’ici 2030, soit quelque 45 millions d’unités.
Le paradoxe du pliable tient sans doute tout entier dans cette disproportion entre l’attention médiatique qu’il suscite et son poids réel dans l’industrie. Qui domine un segment de niche domine surtout un symbole, celui de l’innovation visible, du téléphone que l’on déplie devant un café pour montrer qu’on a pris de l’avance. Le format livre, avec son grand écran intérieur propice aux workflows d’IA et au visionnage de contenus, a manifestement convaincu davantage que le clapet, trop contraint par sa diagonale repliée. Samsung, qui avait inventé la catégorie avec le Galaxy Fold originel en 2019, se retrouve sept ans plus tard à défendre une place de dauphin face à des rivaux chinois dont l’appétit pour le format livre n’a, en tout cas, rien d’un caprice passager.

