La Norvège prépare une loi pour interdire les lunettes à caméra dans l’espace public et vise directement Meta et Snap. La ministre de la Numérisation Karianne Tung a résumé la doctrine le 25 août 2026 dans un communiqué repris par l’AFP. « Nous devons empêcher que ces équipements servent à surveiller d’autres personnes dans les espaces publics ». Autant dire que le storytelling californien sur le futur augmenté vient de se prendre une hache de viking en pleine figure.
Sept millions de lunettes Meta se baladent déjà dans la nature sous des montures Ray-Ban et Oakley . Elles filment le visage du voisin de métro, captent la conversation de la table d’à côté et envoient tout ça mouliner dans des serveurs américains. Un brevet Meta détaille déjà la reconnaissance faciale intégrée aux branches, avec suivi du regard et analyse des expressions. Le code d’identification biométrique dormait tranquillement dans le logiciel avant que la presse ne mette le nez dedans et que Meta ne le retire en catastrophe.
Finn Myrstad, du Conseil norvégien des consommateurs, résume le problème en trois mots : « Le potentiel d’abus est énorme ». Meta possède déjà la technologie et seule la date de l’allumage reste à choisir. La firme agite un brevet de coupe-circuit matériel censé couper l’enregistrement de façon inviolable par logiciel, sauf que le bidule n’existe que sur papier. Le fameux voyant qui signale la captation se neutralise avec un bout de scotch.
Oslo ne bluffe pas. Karianne Tung ne veut pas interdire les lunettes elles-mêmes, elle veut interdire la fonction qui permet de reconnaître le visage d’autrui dans la rue sans son consentement. Se reconnaître soi-même pour déverrouiller son téléphone resterait autorisé, scanner l’inconnu assis en face de vous deviendrait illégal. La ministre a annoncé un groupe d’experts chargé de plancher dès cet automne sur la régulation des lunettes, des écouteurs, des casquettes et de tous les objets du quotidien qui embarquent caméra, micro et intelligence artificielle. Le groupe doit rendre ses pistes rapidement, le gouvernement promet ensuite une étude et une consultation publique avant toute modification législative, avec le casse-tête du RGPD et des règles de l’Espace économique européen en toile de fond.
En attendant, le Conseil des consommateurs et la Datatilsynet, l’autorité norvégienne de protection des données, demandent aux magasins de suspendre les ventes tant que la légalité n’est pas clarifiée. Karianne Tung a demandé aux écoles de réglementer l’usage et a invité chaque entreprise publique ou privée à décider si les lunettes IA ont leur place dans ses locaux. Myrstad prévient d’ailleurs que même sans reconnaissance faciale, le problème du filming furtif reste entier, et que le comité devra traiter la captation clandestine elle-même, pas que l’identification.
Et en France alors ? Et bien la mode est déjà là. Des hommes filment des filles dans le métro, dans les salles de sport et sur les plages pour nourrir des comptes TikTok, piéger des réactions ou voler des images intimes. Les plaintes pour voyeurisme et harcèlement grimpent en flèche pendant que les défenseurs du gadget expliquent avec le sourire qu’il suffit de demander poliment l’autorisation avant de filmer. C’est vrai que les voyeurs ont l’habitude de prévenir avant d’appuyer sur « record ».
L’article 226-1 du Code pénal punit déjà d’un an de prison et de 45 000 euros d’amende l’enregistrement d’une personne sans consentement dans un lieu privé. La CNIL répète que la captation biométrique sauvage est interdite. Sur le papier c’est déjà verrouillé. Dans la vraie vie, la loi devient théorique quand l’objectif tient dans une branche de lunettes et que personne ne sait qu’il est filmé. La Californie dégaine le projet SB 1130 pour bannir les enregistreurs portables des lieux intimes. L’Illinois impose déjà un consentement écrit avant toute collecte biométrique avec son Biometric Information Privacy Act. Mais Paris regarde ailleurs, comme un mari qui préfère ne pas savoir.
Pour l’anecdote, une employée de Disney a attaqué son employeur après s’être vu interdire ses lunettes intelligentes prescrites pour raisons médicales. Meta et ses fans brandissent évidemment ce cas comme LE bouclier moral. Habile l’argument de l’accessibilité pour les aveugles et malvoyants… Mais surtout malhonnête. Aider une personne malvoyante à lire un menu n’a jamais exigé de scanner le visage de toute la terrasse ni de stocker les visages des clients sur des serveurs californiens.
Les Norvégiens appellent déjà ces objets les pervert glasses, les « lunettes de pervers ». Le sobriquet fait forcément grincer des dents dans les services com de Menlo Park. Alors que c’est sans doute son meilleur qualificatif. Un outil de surveillance discrète porté à hauteur d’yeux et activé sans que personne autour ne puisse s’y opposer, ce n’est pas une innovation mais un fétiche.
Oslo trace donc une ligne avec un groupe d’experts et une possible interdiction de la reconnaissance faciale dans l’espace public. Reste la question à sept millions de paires de lunettes, la France aura-t-elle le courage de suivre ou va-t-elle se cacher derrière son Code pénal pendant que des caméras se promènent sur tous les nez ? On prend les paris ?

