Sept millions de paires vendues en 2025, et Meta ne compte visiblement pas s’arrêter aux selfies mains libres. Le géant californien a déposé un brevet décrivant un système de reconnaissance faciale intégré à ses lunettes connectées, capable d’identifier les visages captés par la caméra embarquée et de générer automatiquement des montages vidéo personnalisés, des « highlight reels » centrés sur les personnes reconnues. L’exemple donné dans le document de propriété intellectuelle est presque domestique, un dîner entre amis dont les lunettes composeraient un résumé filmé par convive. La réalité que ce brevet préfigure l’est beaucoup moins.
Ce dépôt s’inscrit dans une trajectoire déjà bien documentée. Le New York Times révélait en février qu’un projet baptisé « NameTag » circulait depuis mai 2025 au sein de Reality Labs, la division matérielle de Meta. Un mémo interne, consulté par le quotidien, exposait une stratégie de lancement calibrée pour profiter d’un moment où les organisations de défense des libertés civiles auraient « leurs ressources mobilisées sur d’autres préoccupations ». En juin, une enquête de Wired découvrait que du code dormant lié à NameTag avait été discrètement injecté dans le logiciel des lunettes dès janvier 2026, avant d’être tout aussi discrètement supprimé après sa mise au jour. « On n’intègre pas un tel code dans une application sans avoir l’intention de déployer la fonctionnalité très bientôt », observait Cooper Quintin, chercheur en sécurité à l’Electronic Frontier Foundation, après avoir examiné les lignes en question.
Meta assure qu’aucune décision définitive n’a été prise et promet, si déploiement il y a, « transparence totale » et l’absence de toute base de données centralisée de visages. L’ACLU, elle, a répondu par une lettre ouverte cosignée par 75 organisations qualifiant l’intégration de la reconnaissance faciale dans des lunettes connectées de « ligne rouge que la société ne doit pas franchir ». Kade Crockford, directrice des programmes technologie et justice à l’ACLU du Massachusetts, confie « redouter ce moment depuis vingt ans ».
La nervosité ne se limite pas aux tribunes militantes. Les interdictions se multiplient à une vitesse qui dit quelque chose de l’état du consentement collectif. Au Royaume-Uni, bars, pubs, restaurants, théâtres et cinémas ont commencé à bannir les Ray-Ban Meta de leurs établissements. Aux États-Unis, l’agence fédérale ICE, déjà prise en flagrant délit de surveillance de manifestants à l’aide de ces mêmes lunettes, a vu ses propres employés se voir interdire le port du dispositif. Le Department of Homeland Security a parallèlement sollicité plusieurs millions de dollars pour développer la reconnaissance faciale embarquée sur lunettes connectées, ce qui revient à institutionnaliser l’outil que le secteur privé n’a pas encore officiellement activé.
Le paradoxe des Ray-Ban Meta tient dans leur succès même. Là où les Google Glass avaient échoué par laideur et ostentation (un journaliste s’était fait agresser dans la rue pour en avoir porté une paire en 2013), Meta a résolu l’équation esthétique en s’adossant à EssilorLuxottica, titan de la lunetterie aux 33,8 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel. « Ray-Ban est une marque dont l’élégance est pérenne, pas éphémère », résumait la journaliste mode Amy Odell. La collaboration avec Kylie Jenner, dont le modèle Starfire à 399 dollars répond aux questions « avec la voix de Kylie », a achevé de transformer un gadget de surveillance potentiel en accessoire désirable. Et c’est précisément cette banalité qui inquiète.
Un écosystème parallèle prospère autour de la désactivation du voyant LED censé signaler tout enregistrement. Des prestataires comme Ghost Metas, basé à Los Angeles, facturaient la modification en quinze minutes, perceuse et résine à l’appui, sur une centaine de paires avant de suspendre leur activité après une mise à jour de Meta en juillet. D’autres affirment que le correctif logiciel n’a eu aucun effet sur leurs modifications. « J’en ai fait des centaines et une seule personne a des problèmes, je mets ça sur le compte de sa bêtise », lâchait l’un d’eux début août. La promesse de Meta selon laquelle « la caméra se désactive si le LED est obstrué » se heurte ainsi à l’ingéniosité artisanale d’une clientèle quasi exclusivement masculine, dont les motivations vont de la captation discrète d’enfants jouant… à l’enregistrement de strip-teaseuses.
Une enquête conjointe des quotidiens suédois Svenska Dagbladet et Göteborgs-Posten a par ailleurs révélé que Meta stockait bel et bien des enregistrements réalisés par les porteurs de lunettes, malgré ses assurances contraires. Des sous-traitants kenyans de la société Sama, chargés d’annoter du contenu pour les modèles d’IA de Meta, ont décrit avoir visionné des vidéos de personnes aux toilettes, se déshabillant ou ayant des rapports sexuels. « Je ne pense pas qu’elles savent, parce que si elles savaient, elles n’enregistreraient pas », témoignait l’un d’eux. Une action collective a depuis été déposée devant un tribunal fédéral de San Francisco. « Ces produits ne sont pas conçus pour le contrôle et la vie privée de l’utilisateur », estimait Ryan Clarkson, l’avocat à l’origine de la procédure. « Ils sont conçus pour maximiser les profits et transformer chaque acheteur en cheval de Troie de la surveillance. »
La résistance culturelle s’organise elle aussi avec une créativité qui n’a rien à envier aux hackers du LED. Des militants ont recouvert les abribus londoniens d’affiches détournées montrant Jeffrey Epstein portant des Ray-Ban Meta, accompagnées du slogan « des lunettes pour ceux qui ne pratiquent pas le consentement ». Un professeur allemand a développé Nearby Glasses, une application open source qui alerte lorsqu’une paire de lunettes connectées est détectée à proximité. Et Lorde, lors d’un concert à Madrid sponsorisé par Ray-Ban, a lancé à la foule un conseil dépourvu d’ambiguïté diplomatique.
Le brevet de reconnaissance faciale récemment exhumé transforme une question de voyeurisme individuel en enjeu systémique. Deux étudiants de Harvard avaient démontré fin 2024 qu’il suffisait de coupler des Ray-Ban Meta avec la bibliothèque de reconnaissance faciale PimEyes et un grand modèle de langage pour remonter du visage d’un inconnu à son nom, son employeur, son adresse et les coordonnées de ses proches. Meta avait alors objecté que ces étudiants utilisaient un logiciel tiers fonctionnant avec n’importe quel appareil photo. L’argument perd singulièrement de sa force quand c’est Meta elle-même qui brevette le mécanisme.
Reste à savoir si la firme de Menlo Park franchira la ligne qu’elle a si soigneusement longée. Andrew Bosworth, directeur technique de Meta, plaide que la reconnaissance faciale embarquée pourrait transformer la vie des personnes malvoyantes ou souffrant de troubles de la mémoire, un argument humanitaire difficile à balayer. L’histoire récente de la technologie suggère toutefois que les usages vertueux servent surtout de paravent aux déploiements de masse, et que sept millions de paires de lunettes dans la nature constituent, pour ne pas dire un réseau de caméras de surveillance distribué, du moins une infrastructure qui n’attend qu’un interrupteur logiciel pour le devenir.

