Trente-neuf millions de consoles en moins sur cinq ans, soit une contraction de 38 % du parc installé par rapport à la génération actuelle. Le cabinet Ampere Analysis a publié le 18 août un rapport qui dessine un scénario franchement glacial pour Sony et Microsoft si leurs prochaines machines franchissent le seuil psychologique des 1 000 dollars. La prévision repose sur une hypothèse que beaucoup jugeaient encore improbable il y a deux ans, mais que la flambée des composants et les guerres commerciales rendent désormais plausible.
Piers Harding-Rolls, directeur de recherche senior chez Ampere Analysis, pose le diagnostic sans détour : « Si Sony et Microsoft amènent sur le marché des consoles de conception conventionnelle, améliorées de manière incrémentale, à des prix substantiellement plus élevés, nos prévisions suggèrent qu’ils risquent de réduire l’audience adressable de la prochaine génération. » Le terme « incrémental » est ici bien choisi. Il renvoie à une logique vieille de vingt ans, celle de la course aux téraflops et à la fidélité graphique, une logique qui se heurte aujourd’hui au mur du portefeuille.
L’impact ne se limiterait pas au nombre de boîtes écoulées. Ampere estime que le marché combiné des jeux et services sur PlayStation et Xbox serait, d’ici 2031, inférieur de 3,4 milliards de dollars (environ 12 %) au scénario où les consoles seraient vendues à 700 dollars. Une part substantielle de cette manne perdue serait absorbée par la hausse des coûts de fabrication, alimentée notamment par l’envolée des prix des puces dopée à l’intelligence artificielle, et ne profiterait donc ni aux éditeurs ni aux joueurs. Le cercle vicieux est limpidement tracé dans les chiffres du rapport… moins de consoles vendues, moins de dépenses logicielles, moins d’attractivité pour les développeurs tiers.
La PS5 Pro, qui a vu son tarif grimper de 700 à 900 dollars sous l’effet conjugué de la pénurie mondiale de composants et des tensions douanières, fait déjà office de signal d’alarme. Si la version « améliorée » d’une console de génération actuelle flirte avec les quatre chiffres, imaginer une PS6 ou un Project Helix à 1 000 dollars en 2028 relève moins de la spéculation que de l’extrapolation raisonnable.
Ampere propose trois voies de sortie aux deux constructeurs, chacune avec ses propres sacrifices. La première consisterait à repousser le lancement au-delà de 2028, en prolongeant la durée de vie des machines actuelles dans l’espoir que les coûts des composants finissent par refluer. La deuxième maintiendrait le calendrier prévu par les analystes, en compensant les surcoûts par des subventions matérielles plus agressives, de nouveaux modèles de monétisation et des stratégies de distribution optimisées. La troisième, sans doute la plus audacieuse, invite à rompre avec la fuite en avant graphique pour innover radicalement sur le format et les usages, à la manière de ce que Nintendo avait réussi avec la Wii en 2006.
Xbox semble avoir déjà pris acte de cette dernière option. Le Project Helix, décrit comme un hybride PC-console, s’éloigne ostensiblement du paradigme traditionnel. Asha Sharma, directrice générale de la division Xbox, a récemment esquissé cette inflexion : « Je pense que nous avons atteint un point où il sera difficile d’imaginer que le grand public puisse se permettre de dépenser des milliers de dollars pour une génération de consoles, et je pense que nous allons commencer à voir des modèles économiques radicalement différents. » La promesse reste vague, mais l’orientation est assumée.
Nintendo, de son côté, observe la tempête depuis un rivage confortable. La Switch 2, attendue à environ 500 dollars, illustre la rentabilité d’un positionnement qui privilégie l’expérience sur la puissance brute. Le constructeur japonais a prouvé, génération après génération, qu’un prix d’entrée bas génère un parc installé massif, lequel attire les développeurs et alimente les revenus logiciels. La boucle vertueuse que Sony et Microsoft peinent aujourd’hui à maintenir.
Le marché des consoles se trouve, en tout cas, à un carrefour qui ressemble davantage à une bifurcation industrielle qu’à un simple ajustement tarifaire. Si la barre des 1 000 dollars devient la norme, le jeu sur console pourrait cesser d’être un loisir de masse pour devenir un hobby de niche, réservé à ceux qui acceptent de payer le prix d’un ordinateur portable haut de gamme pour une machine qui ne fait tourner que des jeux. Et dans ce scénario, ce n’est peut-être pas Sony ou Microsoft qui auront le dernier mot, mais les joueurs eux-mêmes, en votant avec leur portefeuille.

