Avec 30 milliards de dollars levés, Anthropic a bouclé en février une série G hors norme et porté sa valorisation à 380 milliards, cinq ans après sa création. Dans la Silicon Valley, ce chiffre agit comme un tri sélectif.
À 380 milliards de valorisation, la société fondée en 2021 par d’anciens chercheurs d’OpenAI partis sur fond de désaccords autour de la sécurité et de la trajectoire du laboratoire a plus que doublé de valeur en cinq mois, après un palier à 183 milliards en septembre 2025. OpenAI reste au-dessus, autour de 500 milliards, et vise davantage. Pourtant, le marché du capital-risque regarde désormais ailleurs, ou du moins regarde les deux et réalloue.
Anthropic affiche désormais un rythme de 14 milliards de dollars de revenus annualisés avec une croissance multipliée par 10 sur trois années de suite, selon les chiffres avancés par l’entreprise et repris par plusieurs médias financiers. Huit groupes du Fortune 10 utilisent déjà ses modèles Claude. Plus de 500 clients dépensent au moins 1 million de dollars par an. Cette granularité rassure les fonds et les fondateurs qui achètent du temps, de la stabilité et une chaîne de décision lisible.
S’établissant à 27 fois les revenus, le multiple de valorisation d’Anthropic reste élevé, personne ne joue ici la prudence monastique, mais il paraît mieux tenu que celui d’OpenAI, estimé à plus de 42 fois les revenus sur la base de ses ambitions de valorisation. La différence raconte une divergence de modèle. D’un côté, une machine très exposée au grand public, aux usages massifs et à des pertes projetées plus lourdes. De l’autre, une plateforme vendue comme une brique d’infrastructure pour entreprises, disponible sur AWS, Google Cloud et Azure, sans publicité, avec une promesse de gouvernance plus lisible.
Générant 2,5 milliards de dollars de revenus récurrents annuels, le codage assisté par IA est devenu l’un des moteurs de Claude, et ce n’est pas un détail décoratif. Dans les entreprises, le code paie vite, se mesure vite, s’intègre vite. Un directeur technique peut arbitrer un budget sur des gains de productivité observables, pas sur une courbe d’attention grand public. Anthropic a compris ce point avant beaucoup d’autres et l’a monétisé sans bruit… puis avec fracas dans les tableurs des investisseurs.
Le nom de Sequoia a frappé la vallée plus fort qu’un communiqué de levée de fonds. Selon des informations publiées en janvier, le fonds, déjà exposé à OpenAI et à xAI, discutait d’une entrée dans le méga-tour d’Anthropic aux côtés de Coatue et du fonds souverain singapourien GIC. Dans le capital-risque, financer plusieurs rivaux de front relevait hier de l’écart de conduite. Dans l’IA générative, la règle saute parce que le marché suppose désormais plusieurs gagnants, avec des spécialisations distinctes.
Sam Altman, le patron d’OpenAI, avait lui-même expliqué devant la justice que les investisseurs gardant accès à des informations confidentielles pouvaient perdre cet accès s’ils finançaient des concurrents. La phrase dit beaucoup sur l’état du rapport de force. Quand un investisseur accepte ce risque relationnel pour entrer chez Anthropic, il ne cherche plus un hedge symbolique. Il achète une position.
Dario Amodei, le dirigeant d’Anthropic, vend une autre musique, plus sobre dans la forme, plus rassurante pour les grandes entreprises. La société insiste sur la sûreté, l’interprétabilité, la discipline produit. Elle a même promis de compenser les hausses de prix de l’électricité liées à ses centres de données dans les zones concernées, en finançant des infrastructures ou des capacités de production supplémentaires. Ce geste n’efface pas l’empreinte énergétique de l’IA, mais il parle le langage des régulateurs, des collectivités et des grands comptes.
Avec 500 clients à plus d’un million de dollars par an, ce portefeuille dessine une préférence de marché. Les entreprises veulent des modèles puissants, certes, mais veulent aussi des fournisseurs qui n’expérimentent pas leur monétisation sur le dos du produit. La politique sans publicité d’Anthropic, sa présence multi-cloud et son positionnement très B2B répondent à cette demande. Claude apparaît alors comme un outil de production, et no comme un service de consommation a fort volume.
Alors que 1 000 milliards de dollars se sont envolés début février, les valeurs américaines du logiciel et des services ont subi une correction d’ampleur, sur fond de crainte que l’IA générative rende obsolètes des pans entiers du SaaS. Dans cette séquence, le capital ne s’est pas retiré de l’IA. Il s’est concentré sur quelques plateformes jugées capables d’absorber les coûts d’infrastructure, de tenir la cadence de recherche et de vendre immédiatement aux entreprises. Anthropic figure désormais dans ce groupe fermé.
La société n’arrive pas avec l’héritage d’une marque déjà mondialisée, ni avec les attentes politiques et médiatiques qui collent à OpenAI. Elle avance avec une image de laboratoire devenu fournisseur. Pour des fondateurs qui bâtissent des produits au-dessus des grands modèles, ça fait toute la différence. Miser sur Claude, c’est choisir un partenaire perçu comme moins imprévisible dans ses priorités commerciales.
Ces 30 milliards levés dans un seul tour ont quelque chose d’excessif, bien sûr, mais l’excès fait désormais partie du mode de financement de l’IA. Ce qui frappe davantage tient à la composition du tour, avec une foule d’investisseurs et des noms déjà installés dans l’écosystème technologique mondial. Une telle coalition ne finance pas une hypothèse abstraite. Elle finance une colonne vertébrale industrielle.
OpenAI conserve une avance indéniable, une base d’utilisateurs immense et des revenus annualisés autour de 20 milliards. Personne ne le nie. Pourtant, la bascule en cours dans la Silicon Valley ne porte pas sur la popularité. Elle porte sur la préférence des bâtisseurs, des acheteurs et des allocateurs de capital pour un modèle qui ressemble davantage à Oracle qu’à Hollywood. Claude gagne du terrain parce qu’Anthropic vend un système, et la Silicon Valley, cette fois, paie pour ça.

