Adam Back a rejeté cette semaine l’hypothèse qui le désigne comme Satoshi Nakamoto, le créateur de bitcoin, après une longue enquête du New York Times qui l’a placé au centre du puzzle.
55 ans, cryptographe britannique, inventeur de Hashcash, figure historique des cypherpunks, Back coche depuis longtemps trop de cases pour échapper à la rumeur. L’enquête américaine, bâtie sur plus d’un an de recherches et des milliers de messages anciens, soutient que l’architecture intellectuelle de bitcoin porte sa signature. Back a répondu sur X avec une formule sèche et chargée d’histoire idéologique : « Je ne suis pas Satoshi, mais j’ai très tôt été focalisé sur les implications positives de la cryptographie, de la vie privée en ligne et de la monnaie électronique », a-t-il écrit.
L’année 1997 revient alors comme une date charnière. Cette année-là, Back conçoit Hashcash, un système pensé au départ pour filtrer le spam par calcul informatique. Ce mécanisme de preuve de travail deviendra ensuite la pièce maîtresse de bitcoin, le moteur qui transforme de l’électricité et du calcul en rareté numérique. Dans le petit théâtre incandescent des cypherpunks, où l’on rêvait d’arracher les échanges monétaires au regard des Etats, Back travaillait déjà sur une monnaie électronique décentralisée (avec des nœuds capables de résister à une prise de contrôle partielle du réseau). Le squelette de bitcoin était déjà là, ou du moins une grande partie.
A ce jour, 1,1 million de bitcoins, soit autour de 70 milliards de dollars aux cours récents, seraient toujours liés au portefeuille attribué à Satoshi. Voilà pourquoi la question ne relève pas du folklore geek. Le pseudonyme contrôle environ 5 % de l’offre maximale de 21 millions d’unités, une masse colossale dans un marché crypto évalué à 2.400 milliards de dollars. Retrouver Satoshi, ce n’est pas seulement mettre un nom sur une légende. C’est aussi identifier l’ombre portée la plus lourde de toute l’industrie.
Fait troublant. En 2008, Satoshi contacte Back avant la publication du livre blanc de bitcoin pour s’assurer de bien citer Hashcash. Ce détail, rapporté dans plusieurs récits sur les débuts du protocole, nourrit depuis des années une suspicion tenace. L’enquête du New York Times pousse plus loin et affirme que Back avait conçu avant bitcoin ou anticipé presque toutes ses briques théoriques, notamment l’usage combiné de la preuve de travail et d’idées voisines comme b-money.
Des analyses d’écriture ont encore chargé le dossier. D’après le récit repris par Yahoo Finance, les textes de Satoshi auraient davantage correspondu à ceux de Back qu’à ceux d’autres suspects étudiés, avec des coïncidences de style qui excitent les chasseurs d’identité, notamment l’orthographe britannique, l’usage de deux espaces entre les phrases et certaines habitudes typographiques. Le reportage va jusqu’à envisager que certains échanges aient pu servir de couverture narrative… Voilà le genre de thèse qui électrise la cryptosphère et hérisse tout cryptographe un peu sérieux.
Adam Back a pourtant contesté point par point la mécanique de l’accusation. Sur X, il a dénoncé un cas de « biais de confirmation » et rejeté l’idée selon laquelle son silence relatif sur certains forums au moment où Satoshi écrivait le plus prouverait quoi que ce soit. Il affirme avoir au contraire beaucoup participé aux discussions de l’époque et juge le reste des indices fait de coïncidences, de formulations proches et d’intérêts communs entre profils issus du même milieu technique.
Déjà en 2024, un documentaire HBO avait désigné Peter Todd. La même année, Stephen Mollah s’était proclamé Satoshi à Londres dans une conférence de presse que tout le monde a déjà oublié. Avant eux, Dorian Nakamoto avait été exposé en 2014 puis démenti, alors que Craig Wright avait passé des années à revendiquer la paternité de bitcoin avant d’être désavoué par la justice britannique. Back, ironie savoureuse, avait témoigné contre Wright.
17 ans après le livre blanc, le mystère conserve une puissance intacte parce que bitcoin s’est bâti sur une absence. Aucun fondateur en tournée, aucune maison mère, aucun bureau à San Francisco avec baby-foot et stock-options. Un protocole, un pseudonyme, une créateur introuvable. Pour une partie des fidèles, cette vacance du trône protège l’actif roi et nourrit son récit fondateur. Back l’a d’ailleurs résumé en une phrase qui sonne comme un credo cypherpunk, du moins pour les puristes : il dit ne pas savoir qui est Satoshi et pense que c’est « bon pour bitcoin ».
21 millions, pas un de plus, demeurent au cœur de cette mythologie monétaire où la rareté programmée rencontre l’anonymat fondateur. L’enquête relance la traque, Back nie, la machine médiatique s’emballe, et bitcoin continue d’avancer avec son fantôme aux commandes.

